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APPRÉCIATIONS

HICTORIQUES.

I.MPKJ.MKRIK l)K M""- X" lIDNDKY-UOrHK ,

ESSAIS

D'APPRÉCIATIONS

mSTORIQUES,

OU

EXAMEN DE QUELQUES POINTS DE PHILOLOGIE , DE GÉOGRAPHIE ,

d'archéologie et d'histoire ;

PAR

JUIS8 BERGER BB XHTRET,

Docteur en Philosophie; 31embre du Conseil de la Société de THistoire de France, de» Académies Rojales de Rouen, Toulouse et Tnbingne; de la Société Royale de Nancy ; de la Société Latine d^Iéoa , de celle des Antiquaires de Normandie , etc.

TOME PREMIER.

philologie. GEOGRAPHIE.

\

PARIS.

DESFORGES, LIBRAIRE-ÉDITEUR^

RUE DU PO.NT-DE-LODI, H" 8. MDCCCXXXVIl.

/

PRÉAMBULE.

PluBi4raf*s articles que nous avions pu-^ bliés dans des recueils littéraires et dans différents journaux étaient le développe- ment d'idées suivies sur l'histoire ; et sur la philologie , la géographie et l'archéo- logie considérées comtaie ses éléments principaux.

Contribuer à ramener à une plus juste appréciation dés choses et des temps j tel était notre but. Nos moyens consistaient dans les observations, résultat de nos études, et dans la réfutation des systèmes

PRÉAMBULE.

qui nous paraissaient fausser les opinions et les jugements.

La même conviction qui nous avait fait émettre d'abord séparément ces idées de critique nous engagea à les revoir avec soin avant de former un livre de leur réu- nion. Ce second travail ne nous a pas pris moins de temps que le premier ; car ce ne sont point des mélanges que nous présentons aujourd'hui au public : cette prétention nous semblerait déplacée. Quoique ayant toujours borné notre faible part daBs la presse périodique aux sujets qui sont l'objet de nos études sp^cialè$^ il s'en faut bien que nous réuniss^OBi» 4^^$ ce volume tous les matériaux que, noua avons fournis, à ce puissant organç de la publicité. Mais y comme ceux que nous avons choisis sont l'expression continue ^ quoique diversenient appliquée 9 de prin- cipes qui Qe nous paraisfsen^t pas ^ans im- portance 9 nous avous juge utile d'en for- mer un faisceau oii, indépendainment de no^brçu/se^ iQodi|icationS| noys a^ons

PRBAUBULE.

ajouté bien des parties nouvelles , pour composer cet ouvrage tel que nous l'en- tendions.

Notre plan est simple: les trois premiè- res parties^ nous examinons des: points relatifs aux trois principaux éléments de Thistoire, de même que la partie consa- crée spécialement à cette seieiice, comt'* mencent chacune par un article oii nous développons davantage notre thécMrie sur la division qui va suivre ; les autves arti- cles contiennent ie développement par différentes applications.

Sans doute les études historiques sont aujourd'hui l'objet de beaucoup d'impor-^ tants et consciencieux travaux. On se tromperait cependant si l'on croyait qu'ils sont arrivés à popularité parce qu'ils obtien^nt cet assentiment d'estime que le public accorde au nom de leurs auteurs.

Au goût superficiel d'une instruction amusante et facile se joint aujourd'hui ^ par une bnarre contradiction^ la préten-

PREAMBULE.

tîon à la profondeur « 11 en résulte que des abstractions à perte de vue et de brillants ouvrages d'imagination^les uns et les autres dépdltrvus de la base solide de la science, jotfil^ent d'une vogue qui fausse les idëes sut l'histoire. Les auteurs de ces ouvrages rejettent la méthode du reijivoi aux sour- ces, comme le luxe inutile d'une érudition pédantesque. Quelques-uns ont peut-être la raison du renard de la fable pour dé- daigner cette méthode. Mais que résulte- t-il de la leur? c'est que dans ces romans prétendus historiques, et dans cette pré- teijidue philosophie de l'histoire, le lecteur qpi se flatte de lire autre chose qu'un ro- man, ou d'ingénieuses mais vagues théo- ries, retiendra probablement de préfé- rence ce qui appartient à l'imagination de l'auteur ; car ces endrodts-là seront les plus animés et les plus colorés de son livre. Plus son style sera séduisant, plus son école historique sera nombreuse. De tant d'étranges raisonnements par le monde ^ tant de personnes qui n'ont lu

PREAMBULE. 5

l'histoire que dans quelque célèbre ro^ mander se portent garant de la fid4Uté historique de ses tabjieaux. Parce qu/çl^ jeu despassions, le naturel des. caractères, choses dont ils peuvent juger ayeo^ les hi^ mières du bon sens , leur par^i^ent ex- cellents, ils eii concluent que te costume des temps anciens n'y estpa^ moins bien représenté. Us ne songent pas, que l'écri- vain observateur a toujours l'homme pour modèle vivant quand il veut peindre le cœur humain et toutes ses nuances , mais que les sociétés passées sont l'objet de lon- gues études, que rien ne peut suppléer . Or il faut les avoir faites, ces études, pour dire si le tableau est ressemblant.

A quelles sources doit recourir celui qui veut s'instruire réellement sans pourtant devenir un savant de profession ? c'est ce que nous cherchons à définir dans ces Appréciations historiques. Un petit nom- bre de livres, et de travaux divers , dont nous, donnons l'analyse, nous ont paru le meilleur cadre au développement de nos

PREAMBULE.

principes. Ces ouvrages méritent d'ailleurs d'être recommandes d'une façon particu- lière à l'attention du monde savant.

Les hommes studieux d'Allemagne, d'Italie, d'Angleterre, de France, qui, aidés du triple flambeau de la philolôgie,de la géographie et del'archéologie,explorent avec succès l'histoire, dans la voie nous marchons à leur suite , encourageront ces efforts pour populariser et faire bien com- prendre leurs études.

I.

PHILOLOGIE

SUR LA DIRECTION ACTUELLE

DE LA CRITIQUE

Ce me semble une question de savoir si nous devons être fiers de cette grande clarté qui est un besoin pour nous dans les œuvres littérai- res. Ne pourrait-on la considérer comme Tin- dice d'un esprit moins subtil , d'une vue ïBfnm pénétrante que chez les peuples dont la pen^ aime à s'entourer de quelque obscurité , attrait sans cesse ofiei*t à l'activité et à la pénétaration du lecteur? Je m'imagine qu'à leurs habitudes iniellectudlles notre constante précision doit paraître d'une ennuyeuse qpionotonie : accoutu^t mes à trouver dans lalecture un exercice , ils doivent s'arranger mal de n'y recevoir qu'un enseignements

Jifais t si la précision est quelque part d'une

10 SUR LA DIRECTION ACTUELLE DE LA CRITIQUE.

Utilité incontestable , c'est certainement dans la critique. D est vrai que, pour la traiter ainsi , il Êiut une connaissance réelle de Tobjet dont on parle. On ne peut se le dissimuler, la grande extension de la |>res^ quotidienne a. multiplié d'une manière exagérée le nombre des àristar- ques. Sans doute , Texercice journalier de cette espèce de judicature aiguise Tesprit de ceux qui Texercent , et les rend plus aptes à apercevoir dans un ouvrage le fort et le faible. Toutefois cette apprécktion , dans tous feb ouvi^ges de sdeboe, d'éducation, d'études longues et ^Hffi* dîteS) ne peut être Mt& avftoju^icequepârune personne elle-même haUttiée à Fétude , die- m^e versée dans les matières àtir ki^dlës ettetveQt porter un jugetn^t. Malheureuseoient, pour réussit* dans les jugements Mttârakës; cfn n'étudie gqère qu'une fchose , un jargoti en Vo- gtie^ au imoyen duquel oîi sait en iiûposér au cbibmiiÀ des lecteurs , par ralfectelidn ett^ tîûns^ principes généraux fort dbsctirs j qtte Fcinr donne comihè iWévocaWement adunâdans un certain cercle de génies supérieurs, eiau nom desquels on somme le bénin pttWSé de se soumettre. Aitisi nous r^ionçons à cette préci-

SUR LA DIRBCTION À(>tUËLLE DE LA CRITIQUE. 1 1

sion , qd est notre principal mérite , justement elle serait le plus nécessaire.

n n'est pas d'ouvrage si savant, irrépro- chable dans le choix et l'emploi de ses maté- riaux , qui puisse tenir contre ce jargon pré- somptiieux : c L'auteur n'a pas vu les hauteurs de son sujet ; il A'en a pas dominé l'ensemble. Cte sujet présentait telle grande pensée ; c'é- talt tout son côté vital et philosophique. Quelles conâéqu^ces remarquables on en pouvait tirer! quelle fécondité d'aperçus il o&^t ! L'auteur ne s'en est pas douté. Il lioui^ a donné de méprisables iaits , au heu d'une oËiuvjré haute portée , etc. ...» A l'inverse , l'ouvrage le moins^ solide , le plus prétentieux, le plus faux, peut devenir, grâce aîï ton magistral de cette critique nébuleuse , l'oeuvre d'ùngéhie siipérieur. Efle n'a pas de p^e 1r ^ ittontifér qûekpie prétendue pensée qui dbnmle toiit le livre. Pour aider un peu une telle criti(^b dànS sa bonne tôlôrité , il ^ suffit d'uil paradbxe. Par exemple , cômàpiiez les Êiits dans rhîstôire; définissez une époque par uii mot; dites d*ùn persoimage marquant que c'est personnfficatioA de telle idée ; bâclez ainsi en

1 2 SUR LA DIRECTION ACTUELLE DE LA CRITIQUE.

trois mots Thistoire de trois r^nes : la critique absolue pourra iaire de vous un homme de gé- nie. Ce sera beaucoup plus difficile si vous êtes raisonnable.

Singulier sujet d'observation pour les littéra- teurs à venir que cet emploi de jugements abso- lus dont les pédantesques et obscures formules paraîtront peut-être alors une sorte d'argot assez monotone et assez facile à apprendre ! Mais aujourd'hui les dupes qu'il fait sont nombreuses. Dans un temps on parle tant de liberté , oii l'on s'en montre si jaloux , nous portons l'abné- gation la plus inconséquente dans ce qui nous appartient le plus intimement^ dans ce qu'il ne dépend pas même des tyrans, d'entraver, dans nos opinions. Nous les livrons à une sorte d'es- clavage , en accueillant avec une véritable sou- mission des systèmes d'idées (ou de mots so- nores) tous disposés pour nous être imposés iippérativement , au lieu de ces discui^ou^ 30- lides , pleines d'pbservations tirées, des laits et escortées , dans un bel ordre , de ces j^ts dont elles s'appuient. Une manœuvre assez insolente affecte du dédain pour quiconque n'est pas à la hauteur de ces sublimités. L'emploi d'un tel

SUR LA DIRECTION ACTUELLE DE LA CRITIQUE. 13

moyen n'indique pas une grande estime pour les lecteurs; mais ceux-ci justifient le moyen par la manière dont leur vanité y répond. Us ne voient pas , dans cette prétention dogmatique , la véritable injure faite à leur intelligence ; et , pour ne pas paraître des esprits bornés , ils re- noncent au libre exerdce de leur bon sens.

D'autre part , Tamour-propre est si crédule , que souvent il finit par persuader à ceux dont le ton d'oracle exploite ainsi la vanité du lecteur ébahi , qu'ils sont vraiment doués de vues su- blimes , bien supérieures à la science. Ainsi ils s'abus^Qt en abusant les autres. Leur grande étendue de vues est ce qu'il y a de plus rétréci. Us professent un souverain mépris pour tout ce qui leur est inconnu , et finissent par se consi- dérer comme un centre de lumière , dont le degré de proximité assigne aux objets leur éclat respectif. A chaque sujet auquel ils appliquent résolument ce principe , les juges compétents haussent les épaules , pendant que le gros public s'incline en se rengorgeant comme à son or- dinaire.

Si l'abus que je signale est trop commun , il n'est pourtant pas universel. Sans doute, la vé-

1 U SUR LA DIREGTIOJ>f ACTUELLE DE LA CRITIQUE.

. ritable critique se retrouve encore. On pourrait citer en preofûère ligne tel recual littéraire qui n'a pas cessé d'ofirir aux ouvrages de talent et d'érudition , d'observations longues et laborieu- ses » une critique savante qui n'est pas indigne de les juger en dernier ressort. J'ai nonuné le plus ancien et le plus estimé de tous nos jour* naux littéraires, celui dont la r^^tfation, solide- ment établie , se soutient toujours depuis plus de deux siècles, sans ambitionner une vc^ue ^hémène, le Journal des Savants, qui n'a pas cessé d'être rédigé par les maîtres de l'érudition, dont la rédaction s'est même encore perfec- tionnée de nos jours. on voit les œuvres jugées par elles-mêmes , et non par je ne sais quels principes absolus de l'application b pk» contestable , quelquefois simple résultat d'une boutade , qui , en traversant la tête du critique , l'a mené bien loin de son sij^et.

C'est surtout dans l'éloge que la critique au- jourd'hui porte souvent à &ux, au point de Usure perdre presque toute considération à ses jugements. On a depuis long-temps remarqué que les hommes sont plus agréablement cha- touillés par le& louanges qu'ils ne méritent pas

SUR Uk n^HBGTIQN 4QTUBLLB DE LA CRITIQUE. 1 5

que par œUes qu'ils méritent. Ganova , tfiiroii , restait ins^Bsibleà l'admiration qu'^n exprimait pour fa^ œ^vreç de son ciseau ; nans doute la oonsoi^Qçe de ^ supériorité en ce genre lui suffissût; mais pour ses tableau:!^ , ouvrages mé- diocre, il niendiact, en quelque soi'te, les suf* fiages » e( étant heureux de les obtenir; sa vanité en avait besoin pour £dre illusion à sa consdence d'artiste. Eb Hea ! un auteur ai^urd'hui sem* ble presque tpi^gours mettre daps cette confi- dence de soq amAUf-propre lo critîqu eaùû qui entrepirenddele juges*; et c^est mérvi^lle comme ce demi^ lo seconde , va même bisnraja«âsl^ de ce qu'on lui demandait i et , sans s'inquiéter de ce que penseront les juges ccwipétents , délivre un pompeux diplôme, valable aux yeux de la foule, et dont son compère sait très-*bien se servir pour arriva ainsi» par le contr^ied de la vérité , à la gloire du jour, quelquefois aux di- gnités et à la fortune.

Toute prétention, dit Yauvenargues^.est une usurpiaifion* »Qued'usurpaiteurS(,b<)nI)ieii! C'est surtout le domaine assez retiré de Véru- (fition qwi est.en proie, à leurs e^oirsions bar- dies. {1 n'y a pas de romaB bistorique, pas

16 SUR LA DIRECTION ACTUELLE DE LA CÉltl<2UE«

d'ambitieux tableaux d'une époque , défigurée par les plus <»feux systèmes , qui ne vaille à son auteur lin brevet de bénédictin , rien que cela. De cette officieuse disposition de la critique à servir les camarades et amis , non âelon leur mérite , mais selon leur ambition la moins légi^ dme , il résulte que Ton reconnaît de l'érudition à presque tout le monde , justement parce que presque personne n'en a. J'ai observé plus d'une fois de singuliers contrastes entre de sembla- bles réputations et l'examen des titres sur les- quels elles s'échaiaudaient : dans ces ouvrages , , disaiton , était secouée la poussière des chartriers , les plus anciens cartulaires , les Chartres les plus difficiles , tous les matériaux les plus solides de l'histoire avaient être pé- niblement mis en œuvre , voilà qu'à l'ouverture du livre une , deux , trois erreurs grossières venaient montrer de quel bon aloi était cette appréciation

Mais , lorsqu'un auteur offre , par hasard , à l'engoâmentde la critique une érudition réelle , un talent fort et original , la disposition au con- tre-sens de réloge trouve encore quelquefois à s'exercer. Je prendrai un illustre exemple ,

SUR L\ DIRECTION ACTUELLE DE LA CRITIQUE. 17

M. Augustin Thierry. Les adversaires mêmes de ses théories lui reconnaissent tous les mé- rites du grand historien. C'est bien ici que les éloges ont le champ libre , et Ton comprend difficilement qudle prise peut rester aux exa- gérations de l'engouement. Mais l'habitude du paradoxe rend inventif. Par malheur pour M. Thierry et pour les admirateurs de son beau talent , sa vue est dans un état déplorable , et l'on sait qu'aujourd'hui il est presque aveugle. J'ignore qui a eu le premier l'idée , à ce pro- pos , de faire du docte et éloquent historien un martyr de la science ; mais certainement lui- même n'a nullement autorisé cette erreur. U cite peu de ces pièces originales qu'il lui aurait fallu p^blement déchiffrer; et il savait trop bien &ire usage des importantes collections historiques dues à ses savants devanciers pour ne pas voir , dans ces matériaux si commodément préparés , un trésor de faits à exploiter d'abord , avant de passer à la recherche^ incertaine des pièces ma- nuscrites. Aussi M. Thierry allègue- t-il prin- cipalement des ouvrages comme la grande col- lection des ordonnances des rois de France,

celle des historiens de la France ; magnifiques I. 2

18 SUR LA DIRECTION ACTUELLE DE LA CRITIQUE.

in-folio dont les beaux caractères semblent des- tinés à conserver la vue plutôt qu'à la détruire. Mais peut-être l'ami impétueux qui lui fit le premier un mérite scientifique de sa cécité n'avait-il pas pris garde à ces indications des sources dans ses ouvrages. Depuis lors c'est de- venu un axiome inébranlable , que M. Thierry a perdu les yeux esx déchiffrant de vieux par- chemins. Feu l'abbé de l'Espine , l'homme de France le plus habile dans la diplomatique , et , en général , dans toutes les difficultés de la pa- léographie latine , et qui avait passé soixante ans à déchiffrer les écritures les -plus indéchif- frables , ne s'était jamais servi de lunettes , et avait conservé même jusqu'à la mort une vue perçante. J'imagine que , si ce vieux bibliothé- caire avait eu pour prôneur un de nos critiques à la mode , on aurait exalté chez lui la légèreté sémillante de son style ou les brillants caprices de son imagination vagabonde.

Je cherche si de tels travers ont toujours existé ; s'ils tiennent à l'essence laème de la cri- tique ou à certaines combinaisons particulières à notre époque. Sans vouloir faire la satire du^ temps présent , j'y vois presque partout , chez

SUR LA DIRECTION ACTUELLE DE LA CRITIQUE. 19

les hommes les plus studieux, Fétude tenir une place secondaire. Qnels sont les savants qui font de leur science y non pas un moyen , mais le but réel de leur vie? On pourrait répondre avec le poète :

U en est jusqu'à trois que je pourrais citer.

Quant aux critiques, puisqu'il &ut , en géné-^ rai, les distinguer des savants, la grande impor- tance de la presse périodique , écho de leurs ju- gements littéraires, donne à ces jugements une influence très-propre à répandre leurs auteurs dans le monde. Et combien de temps la vie du monde enlève à ces études , que les siècles vrai- ment littéraires regardaient comme indispen- sables à la critique I Pourtant nous voyons dans ces sièdes-là les hommes les plus renom- més par leur savoir , les critiques les plus forts, faire marcher de front les occupations les plus variées avec leurs travaux littéraires. L'illustre Budé était président du conseil des requêtes ; il avait été prévôt des marchands de Paris et ambassadeur de François P' auprès de Léon X. Henri Estîenne , si étourdissant par ses gigan- tesques travaux de littérature et d'imprimerie , menait avec cela de front , et de la manière la

20 SUR LA DIRECTION ACTUELLE DE LA CRITIQUE.

plus active , la politique et la religion. On en pourrait dire autant d'Érasme , de Bembo , du président de Thou et de beaucoup d'autres sa- vants du seizième siècle, qui nous apparaissent aujourd'hui avec des proportions vraiment co- lossales. Mais remarquez bien que ces divers exercices de leur activité intellectuelle étaient tous graves , sérieux , souvent passionnés , et tenant constamment en haleine leurs facultés les plus hautes ; donnant à leur attention une force , à leur jugement une gravité , dont profi- taient leurs travaux littéraires. Chez nous , au contraire , le temps qui n*est pas pour Tétude est consacré aux plaisirs, à la recherche dii confortable , aux soins mesquins d'arranger sa petite position , et d'y faire concourir habile- ment tous les événements auxquels nous pre- nons quelque part.

Cette vie oSre , il est vrai , plus de calme , de douceur , de sécurité , que l'acharnement reli- gieux et littéraire des grands siècles créateurs , rien ne se prenait froidement , la pas- sion , la ténacité , l'énergie , ébranlaient sans cesse l'existence de leurs brûlantes secousses. Alors un livre n'était pas une petite combinai-

SUR LA DIRECTION ACTUELLE DE LA CRITIQUE. 2 1

son improvisée pour seconder tel projet parti- culier , souvent fort peu littéraire : c'était une longue et importante affaire , le fruit de véri- tables veilles. La critique , à son tpwr , étudiait , approfondissait son auteur , pour l'exalter par son admiration , ou pour lui porter des coups redoutables; ce n'était pas cette escrime élé- gante et facile de notre critique de chaque matin.

Ce que les relations sociales et les habitudes de la vie ont gagné en agrément , les œuvres littéraires l'auraient-elles perdu en exactitude , en profondeur réelle , et surtout en dignité ?

DES

TRAVAUX D'ÉRUDITION

La Bruyère a tracé ce portrait de Férudîtion ridicule au dix-huitième siècle : c Hermagoras ne sait pas qui est roi de Hongrie ; il s'étonne de n'entendre faire aucune mention du roi de Bohème. Ne lui parlez pas des guerres de Flan- dre et de Hollande; dispensez*le du moins de vous répondre : il confond les temps; il ignore quand elles ont commencé , quand elles ont fini... Mais il est instruit de la guerre des Géants, il en raconte les progrès et les moindres détails ; rien ne lui est échappé D n'a ja- mais vu Versailles , il ne le verra point : il a presque vu la tour de Babel ; il en compte les degrés ; il sait combien d'architectes ont pré- sidé à cet ouvrage ; il sait le nom des architec'-

DES TRAVAUX D* ERUDITION. 23

tes. Dîraî-je qu'il croit Henri IV fils de Henri IH? n néglige du moins de rien connaître aux mai- sons de France, d'Autriche, de Bavière : Quelles minuties! dit-il, pendant qu'il récite de mé- mcHre toute une liste de rois mèdes et de Baby- lone , et que les noms d'Apronal , d^Hérigebal , de Noesnemordach , de Mardokempad , lui sont aussi familiers qu'à nous ceux de Valois et de Bourbon. H demande si l'empereur a jamais été marié ; mais personne ne lui apprendra que Ninus a eu deux femmes. On lui dit que le roi jouit d'une santé parfaite ; et il se souvient que Tetmosis, un roi d'Egypte, était valétudinaire, et qu'il tenait cette complexion de son aïeul Alipharmutosis. Que ne sait-il point? Quefle . chose lui est cachée de la vénérable antiquité? Il vous dira que Sémiramis, ou^ sdonr quelques- uns, Sérimaris , parlait conune son fils Ninias ; qu'on ne les distinguait pas à la parole : si c'était parce que la mère avait une voix mâle conmie son fils , ou le fils une voix efféminée comme sa mère , il n'ose pas le décider. Il vous révélera que Nembrod était gaucher et Sésos- tris ambidextre ; que c'est une erreur de s'ima- giner qu'un Àrtaxerce ait été appelé Longue-

24 DES TRAVAUX d' ERUDITION.

main parce que les bras lui tombaient jusqu au genou , et non à cause qu'il avait une main plus longue que l'autre ; et il ajoute qu'il y a des au- teurs graves qui affirment que c'était la drœte ; qu'il croit néanmoins être bien fondé à soute- nir/]ue c'est la gauche.

Si à cette peinture si vive et si originale vous joignez le caractère que Molière a tracé de ce savant

Qui , pour avoir un nom qui se termine en es , Se faisait appeler oionsieur Caritidès ,

vous aurez une provision de plaisanteries du meilleur aloi, et assez fécondes pour fournir matière à de nombreuses colonnes de critiques. Reste à savoir si ces critiques trouvent encore aujourd'hui leur application; si c'est dans l'étude de l'antiquité qu'il faut aller djiercher le pédan- tisme en 1855 , ou s'il ne se serait pas trans- porté ailleurs , comme dans quelques domainei^ dépendants de la politique , je suppose.

Le fait est qu'il nous arrive souvent de voir traiter avec une inconcevable légèreté des ques- tions littéraires importantes ; et ceux qui pui- sent leur opinion dans ces jugements sabrés conservent ainsi des préjugés qu'ils regardent

DES TRAVAUX d'ÉRUDITIOJV. 2 5

comme des idées de progrès, par cela seul qu'on les leur présente dans un style nouveau et brillant. Que de formes nouvelles savent ainsi à rajeunir des observations aujourd'hui hors de mise ! Combien de gens ont vécu et même vivent encore sur Voltaire , quoique son règne soit fini , et fort justement ; car, de tous les despotismes , celui qu'exerce l'esprit de sar- casme et de persiflage me parait le plus intolé- rable. Sous un tel règne , en vain rédame-t-on le droit de traiter sérieusement les choses sé- rieuses , si les hommes qui tiennent le sceptre de la moquerie ont fantaisie de les traiter au- trement.

Voltaire et les encyclopédistes avaient intro- duit 1^ monarchie et l'aristocratie dans les let- très , qui doivent toujours rester une répubUque. Le$ grands événements qui leur succédèrent firent envisager avec une sorte d'indifférence ces questions spéculatives ils avaient porté tant de passion. Les sciences exactes jouirent alors 4 une influence presque exchiisive; alors sur- tout brilla dans tout son éclat la première classe de l'Institut , aujourd'hui l'académie des sciences. Elle, éclipsa tout le reste , et , pour ne

26 DES TRAVAUX d'ÉRUDITION.

parler que de racadémie des inscriptions et belles-lettres , en ce temps la troisième classe de l'Institut, il était diiBcile que ses travaux fussent compris et appréciés d'une époque qui se contentait de YHisloire de France d'Anque- tîl. Aussi ces travaux continuaient -ils dans une espèce d'obscurité; les académiciens les plus distingués se tenaient à l'écart , et les hon- neurs de l'érudition étaient feits par des hommes qui n'étaient pas les premiers, tels que M. Lan- glès pour les langues de l'Orient, M. Gail pour la littérature grecque.

n n'en est pas tout-à-iait ainsi aujourd'hui. L'académie des sciences conserve toujours , il est vrai , une haute influence par des travaux féconds en applications directes. Peut-être, dans l'attention qu'elle ne cesse d'exciter , le culte de l'industrie l'emporte-t-il aujourd'hui sur celui de la gloire scientifique ; en tous cas , les au- tels de la science restent fréquentés. Mais ce qui a pris une véritable popularité , c'est l'étude de l'histoire. Dans mi temps oii toutes les tra- ditions se perdent, et tant d'incertitude règne sur les sujets les plus importants, les meilleurs esprits ont senti la nécessité , non pas

DES TRAVAUX d'ÉRUDITION. 27

de s'isoler des temps modernes œmme Herma- goras , qui croyait Henri IV fils de Henri III ^ mais de rattacher une exacte connaissance de ces temps modernes à l'étude approfondie des temps passée. Des recherches sur le moyen- âge , sur l'antiquité , sur les peuples étrangers , leur langue , leurs opinions , leurs coutumes « n'ont plus paru des objets Êdts pour défrayer la bonne humeur des esprits plaisants.

Pourtant rien n'est commode conune l'esprit tout Êdt , et rien n'est difficile comme de dis- tinguer dans sa propre tête ses idées d'avec sa mémoire. Avec cela , les critiques ressemblent trop souvent à des juges qui chercheraient à attirer toutes les causes à leur tribunal y sans s'embarrasser de la compétence de sa juridiction. On aime à parler de tout dans un feuilleton, et, comme, en général, les savants mêmes ignorent plus de choses qu'ils n'en savent , il résulte de ces causeries avec le pubhc bien du réchauffé, bien du r^ttu , souvent des contradictions et des anachronismes. À des éloges sur ce goût de l'histoire, sur cette vénération pour nos monuments, sur cette liberté dans les créations de l'artiste et de l'écrivain , sur cette renais-

28 DES TRAVAUX d' ERUDITION.

sance de la renaissance, en un mot, qui cherche à se manifester aujourd'hui , vous verrez quel- quefois peut-être se joindre des railleries sur le corps distingué , principal foyer se sont conservées ces traditions de savoir que Ton dé- sire exploiter avec tant d'ardeur, avec trop d'ardeur quelquefois; car la connaissance d'une chose n'en vient pas aussi vite que le goût.

Quelle est la cause d'une telle incoiQ^séquence dans la critique ? c'est qu'en louant la tendance vraiment louable l'écrivain exprime ses propres observations; en dénigrant mal-à*propos » il n'est que l'écho de quelques vieilles boutades , qui , d'échos en échos , sont arrivas jusqu'à lui > qu'il répète parce qu'il les trouve p^laisan- tes » mais sans en vérifier la justesse. Pour bîan critiquer une chose , c'est-à-dire pour lapcer des traits qui portent , il &ut pourtant la con* naître au moins aussi bien que pour en parl^ sérieusement. Aussi les meilleures plaisanteries sur certains travers de l'érudit^n sontreQes dues à l'abbé Barthélémy- Mais, en s'attaquant à des sujets auxquels on estétr^iuger, pn risque de frapper à faux , et d'exciter quelquefois à ses

DES TRAVAUX d' ÉRUDITION. 29

dépens un rire dont on se croyait l'arbitre.

La faciKté que donne la littérature quotidienne habitue à causer en écrivant ; la plume ne se refuse rien de ce que se permettrait la tangue dans une conversation sans conséquence, et Ton oublie ainsi que c'est avec la France en- tière qu'on va causer, ne fut-ce que pendant un quart d'heure. Ce laisser-aller fait donc qu'on s'avance trop quelquefois ; mais aussi les opi- nions n'ont pas cet entêtement qui de la moin- dre contradiction Élisait jadis jaillir une polé- mique interminable.

Si j'ai dît que vouloir ridiculiser les travaux de l'académie des inscriptions est aujourd'hui un anachronisme , j'ai avancé une chose fort inutile à établir pour toutes les personnes qui sont au courant de ces travaux. Ces personnes* savent que cette académie est ^ avec celle des sdénces , la partie vraiment active et utile de l'Institut. Tout en rendant hommage à l'acadé- mie française , à celtes des beaux-arts et dés sciences morales ; on doit convenir que la tJiéo- rîe du bemi est changeante dans les arts et les lettres. Boileau avait dit : «Rien n'est beau que vrai. » UnenoUwBepoétiqueavouluprouvOT

50 DES TRAVAUX d'ÉRUDITION.

que la plus grande partie du vrai , c'est le laid; et elle en a conclu que le laid est le beau , plus encore que le beau lui-même. Voilà une mine féconde, et il peut se passer beaucoup de temps avant que l'imitation systématique du laid soit épuisée. Si nous passons aux arts , que peut sur les libres allures des artistes l'autorité con- testée d'un aréopage académique? La même chose a lieu pour les sciences morales : bien que la morale soit sans doute toujours la même, rien n'est changeant comme les systèmes de philosophie , et rien n'est entêté conune leurs auteurs ; c'est bien à eux que Ton signifiera une sentence académique !

n n'en est pas de même pour les sciences d'observation , et pour celle des faits anciens dont la trace s'est perpétuée par des monuments quelconques. on est disposé à reconnaître l'autorité du savoir , et des corps d'élite peuvent l'exercer d'un consentement assez unanime. Pour voir la manière dont l'ancienne académie des inscriptions a rempli cette missicm , il faut lire ses doctes mémoires. Mais, nous n'hésitons pas à le dire , les travaux actuels de cette com- pagnie surpassent ceux de ses devanciers. En

DES TRAVAUX d'ÉRUDITION. Si

voici la raison : à Théritage de ses prédéces- seurs elle joint maintenant l'héritage de Tor- dre à jamais illustra des Bénédictins ; et, par le zèle et l'érudition de ses membres , elle se mon- tre digne de ce double héritage.

L'académie des inscriptions et belles-lettres applique ses laborieuses investigations à l'his- toire des hommes et de leurs sociétés , à l'étude approfondie de la filiation , des analogies ou des différences des langues , à l'interprétation des plus anciennes httératures , l'érudition parvient à retrouver la plus grande part de ce qu'un siècle présomptueux regarde comme des innovations , car ce n'est pas d'hier que Salo- mon a dit : < Rien de nouveau sous le soleil. >

Restée fidèle à l'étude des faits , sans jamais sacrifier aux caprices du jour, cette grave com- pagnie a vu revenir à elle et à ses études une génération avide d'apprendre l'histoire, non plus dans ces longs résumés, incomplets et sans couleur, décorés du nom d'histoires générales , mais à ces sources vives des révélations con- temporaines. Que de connaissances se ratta- chent accessoirement à ces études spéciales quand on en comprend toute la portée ! la géo-

3 2 DES TRAVAUX d' ERUDITION.

graphie , les langues , la paléographie , la nu» mismatique , les recherches archéologiques, lattention sérieuse portée sur le moyen-âge aux imposants monuments, aux institutions fortes ; enfin partout un grave examen substitué au persiflage frivole.

Ces études , comme on les entend à l'acadé- mie des belles-lettres , sont trop profondes pour être accessibles à beaucoup de personnes ; et nous ne prétendons pas réclamer pour elles une vogue dont elles ne sont pas susceptibles , et qu'elles sont loin de rechercher. Mais aux personnes qui demandent de bonne foi des notions exactes sur Tétat de l'érudition , répon-^ dons par des Ëdts incontestables , et montrons du moins le vide des plaisanteries séculaires qu'une critique routinière ne cesse de répéter.

COUP D'OEIL

SUR L'ORIGINE DE L'ÉCRITURE,

Les découvertes de Férudition moderne sur les écritures de raucienne Egypte doivent feiire •considérer l'origine de l'écriture sous un point de vue nouveau. Les premiers termes de cette question doivent ainsi recevoir plus de déve- loppements que n'avait pu leur en donner Mont- &ucon , et des développements tout différents. Tel est le sujet de ces considérations sur l'ori- gine de l'écriture.

Presque toutes les traditions de l'antiquité classique sur les commencements de l'écriture en Grèce en attribuent l'introduction dans ce pays à Gadmus. Mais il ne faut jamais perdre de vue, en discutant ces questions d'origines chez les Grecs , que l'anthropomorphisme , leur ca- ractère dominant , les a portés à tout personni-

I. 3

34 SUR l'origine de l'écriture.

fier, les grands événements comme les grandes vertus, comme les grands vices. Le siècle et le pays auxquels se rattachaient la découverte et la propagation d'un art sublime se résumaient pour eux dans un héros célèbre ou contempo- rain de l'événement , ou plus souvent son com- patriote seulement, si Ton peut ainsi parler. Triptolème était l'inventeur de la charrue. Hercule le dompteur des monstres ; Dédale re- présentait presque tous les arts d'application. .. Ainsi Gadmus passa pour avoir inti^m't ou môme inventé l'écriture.

Ce héros florissait au commencement du sei- zième siècle avant Jésus-Christ. Il est certain qu'un genre de lettres d'une forme très-ancienne, tombé en désuétude à l'époque d'Hérodote^ était appelé lettres cadméennes ; Hérodote rapporte même avoir lu trois inscriptions de ce caractère sur des trépieds du temple d'Apollon Isménien à Thèbes : < J'ai vu moinnéme des lettres cad-

> méennes, gravées sur des trépieds dans le » temple d'Apollon Isménien à Thèbes en

> Béotie ; elles avaient beaucoup de rapports » avec les caractères ioniens. L'inscription d'un » de ces trépieds portait :

SUR LORIGIMB DB l'eCRITURE. 35

< Amphitryon m'a consacré à son retour de 1 Téléboé. »

Or cette expédition d'Amphitryon est juste- ment celle pendant laquelle k &ble suppose que Jupiter prit la figure de ce prince pour s'intro- duire auprès de sa fenune Alcmène. L'inscrip- tion de ce trépied répondait donc à la naissance d'Hercule , que Fréret place à l'an 1385 avant Jésus-Christ. Hérodote cite ensuite les inscrip- tions des deux autres trépieds , l'un consacré du temps d'Œdipe par Scéus, fils d'Hippocoon , et l'autre par Laodamas , fils d'Êtéocle.

n n'y a aucun doute sur l'existence de ces trépieds et de leurs inscriptions , puisque Héro- dote les avait vus ; et Y(m n'a jamais le droit de su^q;>ecter le témoignage de ce père de l'histoire, dont toutes les assertions personnelles qu'on a pu vérifier ont été reconnues exactes. Mais, quant à l'antiquité de ces mêmes inscriptions , on conçoit d'abord qu'il ait pu être dans l'inté- rêt des prêtres de supposer à quelques dbjets du trésor de leur temple une origine ancienne et héroïque , propre à exciter la vénératjpn des peuples. Cette supposition s'accorde avec l'c^i- nion de ceux qui regardent l'écriture grecque

V

36 SUR l'origine de l'écriture.

comme postériem^ à Homère. Nous allons d'a- bord exposer cette opinion.

Lies plus anciens monuments de la littérature grecque, tous bien postérieurs aux époques que nous venons d'indiquer, ne font aucune mention de l'écriture , et paraissent avoir été composés avant que l'usage en fût répandu dans la Grèce. Ils furent d'abord transmis de bou- che en bouche par la mémoire , faculté bien plus développée chez les hommes avant que l'art d'écrire ne vînt la suppléer en partie. Ho- mère lui-même (car nous nepouvons nous ré- soudre à dire avec une nouvelle école de criti- que : les auteurs de l'Iliade), Homère , qui passe en revue la nature et la société tout entières , et qui n'est. étranger à aucune des connaissan- ces de son temps , ne dit pas un mot d'un art qui n^aurait pas manqué d'appeler ses observa- tions s*il en eût eu connaissance. On sait que le seul passage l'on aurait pu voir quelque mention de l'écriture est celui-ci :

« Prœtus envoya Bellérophon en Lycie , et » lui donna des signes funestes , traçant dans » une tablette fermée beaucoup de choses per- > nicieuses. » (Iliade^ VI, 168, suiv. )

SUR l'origine de l'egriturb. 87

Le mot sêmata qu'Hérodote emploie dans cette locution ^Xessigms phéniciens de Cadmus, c'estnàrdire les lettres, a feiit remarquer à ma- dame Dacier que tel pouvait être le sens de œ mot dans ce passage d'Homère. Mais, aucun au- tre passage du poète ne corroborant cette expli- cation , il est bien plus naturel de donner à sê- mata le sens de signes convenus ou symboles particuliers , comme étaient fes signes de Thos^ pitalité. Quai^t au verbe graphci, qui s'applique à tous les arts graphiques , il est bien plus simr pie de le traduire la par tracer qae par écrire. Sid'écriture eût été connue en Grèce du temps d'Homère , les deux grands poèmes qui lui sont attribués auraient contenu plusieurs allusions à cet art. Quel est le poème de quelque étendue oii l'on trouverait un pareil silence^ sur un art qui devait pourtant paraître d'autant plus re^ marquable à un esprit observateur qu'il aurait été plus nouveau ?

Or V Iliade , quelque opinion que l'on émette 5ur son auteur, est nécessairement postérieure au siège de Troie, dont la prise, fixée à l'an 1282 avant Jésus-Christ est plus récente d'au moins \m ouart de siècle que les derniers personna-

58 SUR l'origine de l'écriture.

ges th^iKÔns dtés par Hérodote comme dona- teorsdeslrépieds dont fl a^art lu les insci^ Si récritiire e6t été alors comme en Béotie , les Thébainsqui étaient an si^ de Troie, qnHo- mèreappdle m^e Cadméiônés^ descendants de Cadmus , et qui ont donné leur ncmi an catalo- gue des Yaisseanx , <^anté par les rapsodes sous le titre de Bceotia, les Thébains, disons-nous , n'aurai^Qt pas manqué d'apporter a^ec eux et de répandre parmi tous les Grecs de Fannée les notions de l'écriture.

On sent qu'à côté de ce »lence des plus an- ciennes compositions poético-historiques , quel- ques assertions d'auteurs, compsffatiyement modwnes , sont sans aucun poids pour les par- tisans de l'opinion que nous exposons. Us n^hé- sitent pas à rejeter comme erronées celles de Pline et de Phflostrate qui attribuent à Pab- mède pendant le siège de Troie Tinv^ition de plusieurs lettres ou même de l'alphabet en tier. Enfin ils voient un des nombreux anachro- nismes de l'Enéide dans le passage Virgile fait écrire un vers à Énée :

Rem carmiae signo.

i£neas hxc de Daoais victoribus arma.

(L. III, V. i87, sq.)

SUR l'originb de l'écriture. 39

Si donc nous reftisons d'admettre les tradi- âons classiques sur l'origme de l'écriture en Grèce , il nous &ut ch^x^her dans les faits his- toriques un indice que ne détruisent plus des preuves contraires. Et nous trouvons cet in- dice peu de temps après Homère , auquel les chrcmologistes assignent pour époque la fin du dixièsne siècle avant Jésus-Christ, Lycurgue , vingt-iâx ans avant la fin de ce siècle , et par conséquent en partie contemporain d'Ife>mère, inrolongea sa carrière jusqu'à la cinquante- neuvième annéedu siècle suivant ; et, le premier, il mit par écrit ces deux grands poèmes d'Ho- mère, qu'il fit amsi connaître à toute la Grèce,

Cette poésie sublime , les chants instnictiis et hamnonieux d'Hésiode , les fortes institutioms de Lycurgue y nous montrent alors une bien grande époque de fermentation intellectuelle. La mémoire de l'homme n'allait plus sdEre à la conservation des œuvres de son génie* Anssi est-ce à cette époque , c'est-à-dire dans la pre- mière , moitié du neuvième siècle avant Jésus- Chri^ , que Léon Allatius assigne l'introduc- tion de récriture en Grèce. Elle y précéda d'environ deux siècles l'histœre en prose. Car

AO' SUR L ORIGINE DR l'ëCRITURE.

le plus ancien prosateur grec que nous con- naissions de nom est Gadmus de Milet , qui vi- vait dans le conunencement du sixième siècle avant Jésus-Christ , et qui est ainsi antérieur à Hérodote à peu près d'un siècle»

Mais il existe sur cette même question de l'introduction de Técriture en Grèce une autre opinion fort imposante par les personnes qui l'ont soutenue. M. le marquis de Fortia , dans son Essai sur l'origine de l'écriture , a même consacré un chapitre entier à l'histcnre de cet art en Grèce avant Homère. A l'appui de ses savantes considérations , l'on peut ajouter que ^ si l'introduction de l'écriture en Grèce eût été de beaucoup postérieure à la guerre de Troie , cet événement se fiiit ainsi trouvé à peu près contemporain des temps historiques , et nous aurions probablement sur sa date des indica- tions plus précises. Quant au silence d'Homère, sans disconvenir de la gravité de cette objec- tion , elle pourrait être réfutée jusqu'à un cer- tain point , en admettant que l'écriture » bien que connue en Grèce , a pu y rester des siècles à peu près sans usage , faute de matières com-^ modes pour écrire^

SUR l'origine de l'écriture. 41

M, de Fortia , d'après le témoignage des au- teurs grecs et latins, place l'introduction de l'écriture en Grèce au seizième siècle avant Jésus-Christ , époque remarquable dans l'his- toire primitive de ce pays par les colonies d'Égyptiens et de Phéniciens qui , d'après les traditions helléniques , vinrent alors porter le flambeau de la civilisation , Gécrops dans l'At- tique, Gadmus en Béotie, Danaûs dansl'Ar- golide. M. Letronne a présenté récemment cette partie des origines grecques sous un jour nouveau, en refusant aux Égyptiens la part qu'on leur a donnée jusqu'à présent dans la ci- vilisation de la Grèce. En admettant même son savant système pour les colonies du seizième siècle avant Jésus-Ghrist dont nous venons de parler , on pourrait encore ne pas rejeter la tradition d'une colonie antérieure de trois siècles , celle d'Inachus dans le nord du Pélo- ponnèse , au dix-neuvième siècle avant Jésus- Christ , à cette époque la tyrannie des Hyc- sos ou rois pasteurs dut forcer à de lointaines émigrations un grand nombre d'Égyptiens. Si cette antique colonie n'imprima pas à la nais- sante société de la Grèce ces formes de la société

42 SUR L ORIGINE DE L ECRITURE.

égyptiemie que BL Letronne voudrait y yoir pour reconnsutre la présence de colons ^yp- tiens , on pourrait l'attribuer au peu d'exten- sion de leur domination, joint à leur petit nombre , que l'état de la navigation dans ces temps reculés rend fort probable. Alors ils se seraient modifiés peu à peu par l'influence du climat et des habitudes de leur nouvelle patrie, plutôt que d'attirer celle-ci au joug de leur d- vilisation«

Cette question , du reste , n'a qu'un rappcMrt très-vague à celle de l'introduction de l'écriture en Grèce , puisqu'il est assez naturel de sixp- poser qu'Inachus et ses compagnons , ou n'ap- portèrent pas avec eux la science de l'écriture ( bien que connue alors en Egypte ) , ou, absor- bés par la nécessité de leur existence dans ce pays nouveau et sans doute presque sauvage , ne s'occupèrent pas de transmettre cette science à leurs descendants. D'ailleurs , si l'on prend pour guides les traditions rapportées par les anciens auteurs ( et c'est le fondement de la seconde opinion que nous exposons ) , on ad- mettra que les Grecs durent leur écriture aux Phéniciens par Gadmus.

SUR l'origine j)b l'écriture. A3

Cette origine phénicienne de récriture grec- que est un fait qui n'est point contesté. Mais les Grecs, en rendant cet honunage aux Phéni- ciens , les ont regardés ccNoame les premiers in- venteurs de récriture. Cette opinion était pas- sée de raatiquité classique chez les modernes. Elle dut s'y maintenir, et s'y maintint en effet jusqu'aux importantes recherches dirigées avec tant de sagacité et de bonheur dans ces dw- iiières années sur les divers systèmes d'écriture de l'antique Egypte.

Les premières clartés, portées, conune chacun sait , par M. le baron Silvestre de Sacy sur l'inscription trilingue * de Rosette , vin- rent à recevoir une extaision inattendue de

'^ L'épithète trilingue, appliquée à riAscriptlon de Ro- sette y peut sembler impropre , en ce sens que, sur les trois colonnes d'écritures différentes, deux sont en égyptien. Mais on a fait, jusqu'à présent, si peu de chemin dans rintelii- gence de cette partie de Tinscription , que Ton n'est pas en droit;d'affirmer que la langue représentée parle caractère hié- roglyphique fût la même que celle du caractère démotique. S'il y a de la différence entre les deux , c'est à la dernière que répondrait le copte ; et l'inscription serait réellement trilingue. Nous devons cette observation à notre savant ami M. Wladimir Brunet.

dix SUR l'originb de L*ECR1TURE.

M. le docteur YoBng , qui s'appup d'une base inébranlable , l'identité de la langue copte avec l'ancien égyptien, identité démontrée par M. Etienne Quatremère avec une évidence déjà si féconde en grands résultats. La sagacité pénétrante et investigafripe de feu M. Gham-* pollion porta bientôt dans une voie de rapide perfectionnement ces études nouvelles, il fut secondé par les travaux auxiliaires de MM, Akerblad , Sak , Peyron , Rosellini , Brown , de Kosegarten-, et par les travaux , pour ainsi dire parallèles , de AOf Hase et Le- tronne. Cette question , jusqu'alors en appa- rence insoluble , et c[ui n'avait inspiré , avant M. de Sacy, que des extravagances * , se trouva ainsi tellement illuminée , que l'on put passer avec certitude des Phéniciens aux Égyp- tiens , et trouver sinon la naissance précise d'un art dont est provenue toute civilisation , au moins remonter, en le suivant, jusc[u'à des siècles très-reculés; et enfin, de l'examen de sa

* On croit pouvoir qualiGer ainsi les volumineux travaux du père Kircher et de ses disciples , dont le docteur SeySartb a voulu encore récemment soutenir les doctrines , même de- puis Ghampollion.

SUR l'origine de l'écriture. 45

marche pendant un aussi long période , tir^ les inductions les plus vraisemblables sur ses premiers essais.

L'antique Egypte , berceau de civilisation humaine , centre d'où ont rayonné en Orient et en Occident tous les enseignements divers qui ont policé le monde , possédait et conserve en- core sur ses gigantesques édifices les caractères mystérieux d'un langage que son impénétrable obscurité avait &it regarder jusqu'ici par les anciens et les modernes comme en dehors de toute comparaison. Pourtant l'opinion géné- rale était qu'il représentait seulement les idées. Peut-être se trouvait-il ainsi le type , non seu- lement de l'écriture idéographique des peuples les plus lointains de l'Orient , mais encore des signes numériques , auxquels s'applique si fa- vorablement le principe idéographicpie qu'au- jourd'hui en Occident et en Orient les mêmes chiffres sont employés par des peuples dont l'écriture diffère autant que le langage.

Il n'entre pas dans les bornes étroites de no- tre sujet de retracer les inductions successives au moyen desquelles MM. Young et Champol- hon , autorisés par M. Etienne Quatremère à

, SUR l'origine de l'écriture.

œnsidérw le œpte comme la langue des anciens Égyptiens , ont reconnu dans les hiéro^yphes un grand nombre de caractères phonéticpes ; comment l'emploi de ces caractères , que l'on crut d'abord réservés à exprimer quelques noms propres étrangers , dont le son ne réveillait au- cune idée égyptienne , lut étendu , principale*- m^it par M. Ghampollion , à presque tous les noms propres égyptiens , et même , selon son opinion, à une grande partie des autres mots * ; enfin comment la comparaison de plusieurs papyrus avec la pierre de B^osette a lait referou^ ver les différents genres d'écritures égyptiennes mentionnés par saint Clément d'Alexandrie , dans ks genres suivants que l'on a nettement distingués : l'Hiéroglyphique ou caractère mo- numental ; le même caractère simplifié par les prêtres pour s'en servir avec le calamus d'une manière cursive , c'est lliiératique ou sacenkv- taie ; et enfin l'enchorique ou démotique , à l'u-

* Selon Ghain{)ollion , dans les inscriptions hiéroglyphi- ques , les trois quarts sont phonétiques. Mais , comme il faut plusieurs signes phonétiques pour exprimer un mot , tandis qu'il ne faut qu'un seul signe symbolique , il se peut que les signes phonétiques, bien que plus nombreux , expriment moins de mots.

SUR l'origine db l'écriture. t\l

sage du reste de b nation : il dmve entièrement de l'hiératique , et paraît être presque entière^- ment phonétique , d'après GhampoUion , con- tredit en cela par M. de Fortia et par d'autres savants.

Ici qu'on nous permette de donner quelques instants d'examen à la filiation de ces trois écri* tures égyptiennes* Si nous cherchons à nous représenter les tâtonnements qui ont accompa- gné les premiers commencements de l'art d'é- crire , nous manquons de données positives , puisque l'écriture hiéroglyphique se présente , tout or^uoisée avec son mélange régulier d'i- déographie et de phonétisme , à des époques antérieures aux détails de l'histoire , M. Ghanih polliou: ayant lu , dans une légende de la partie la plus ancienne du temple de Karnac, le nom de Mandouéi I^'', chef de la seizième dynastie y l'Osymandias des Grecs y et dont le règne ré- pond de l'an 2272 à l'an 2222 avant Jésus- Ghrist , d'après les calculs chronologiques de M. GhampoUion Figeac.

Gette chronologie s'accorde très-bien avec celle de l'Écriture-Sainte , puisque la naissance d'Abraham se rapporte à la première année du

48 SUR L ORIGINE L ECRITURE.

règne de ce Pharaon, chef de la seizième dynas- tie; et c'est seulement à la fin delà dix-huitième que Moise sortit d'Egypte avec le peuple de Dieu . Ainsi l'on conçoit comment ce peuple , qui était resté plus de deux siècles en Egypte , en em- porta la connaissance de l'écriture , dont il fit peut-être le premier un usage purement pho- nétique, A cette époque lui furent données les tables de la loi (1493 avant Jésu&^hrist), On voit donc la concordance parfaite de ce grand événe- ment avec l'histoire de l'écriture ; et c'est la pre- mière fois qu'il en est &it mention dans la Bible. S'il n'y a rien de plus ancien , en foit de car- touche dénominateur, que le nom de Man- douéi I®^ nous serons obligés, pour faire remon- ter plus haut les recherches sur l'art d'écrire, de recourir à des conjectures appuyées sur quel- ques textes. Mais ils sont loin , dans une ques- tion de ce genre , d'avoir l'autorité des monu- ments. M. Letronne a démontré que la descrip- tion du tombeau d'Osymandias , donnée par Diodore, n'a pas de fondement réel*, et re-

* Bien qu'une partie du temple de Karnac ait été donnée dans le grand ouvrage sur TEgypte comme ce tombeau d'O- symandias.

SUR l'origine de l'écriture. ii9

pose sur un œnte de cicérone iait sans doute à cet historien. Aussi nous n'invoquerons pas* ce passage y comme l'avait Êdt fi^ Ghan^Uion \ pour établir qu'il y avait dans œ tombeau une nombreuse bibliothèque. Car à quoi servi- raient les austères vérifications, de la sdenoe si l'on retombait toujours dans les mêmes erreurs? Un &it reste toujours de ce cartouche da Man- dpuéi l^^ ou Osymandias , lu par Ghampollion, c'est que le caractère phonétique existait du temps de ce roi. Probablement un si grand pas dans la science de l'émture s'était &it pendant les siècles écoulés entre le r^^ne de ce Pharaon et celui du prenûar roi Menés , contre lequel des formules de malédiction avaient été inscri- tes dans les temples ^[ypdens , çn exépuûon du jugem^it solennel porté contre la mémicHre de ce prince par 1^ nation. Best permis de sup- poser que ces formules n'étaient que quelques signes figuratifs sans système r^ulier, comm^ les sêmata d'H(»Qjère , dont nous avons parlé. Le caractère de. gravité, de consistance, qu'ofiire en toutes choses l'antique Egypte , doit

i i

* Seconde Lettre à M. le 4uc de Blacas, page 16. I. 4

50 SUR l'origine de l'écriture.

bire attribuer à cetart<)es progrès lente et son- tenus. On pourrait se représenter les premiers essais de l'écriture comme se confondant avec ceux du dfôsin^ Les progrès les plus voisins de cette origine seraient l'introduction d'un prin- dpe r^ulateur, déterminant la signification de chaque figure et en écartant l'arlntraire. C'est le prindpe symbolique d'où saint Glémait d'A- lexandrie Eût dériver le caractère kyriologique par imitation , le tropique et Ténigmatiquë. Le premier, qui est tout figuratif , conserve les plus anciennes traces de l'art , puisqu'il consiste dans rimitation des objets eux-mêmes; mais les perfectionnements successifs réduisent par la suite ce caractère kyriologique au moindre rôle. Le second (le tropique) conserve toujours un rôle beaucoup plus important , cémme d'tan U3age plus étendu et plus c(»nmode ; réveillant une idée accessoire , non seulement par re- présentation de l'objet auquel elle se rattache , <baîs par telle partie convenue de cet objet. Ainsi une partie du corps du lion pourra rè^yré- senter tme des princîpdes qualités de cet ani- mal ; mais pour s'entendre il sera nécessaire de déterminer qudle partie ^t quelle qualité. A

SUR l'origine db l^ecritcjre. 51

plus forte raison, cette détermination sera-t-elle ûéoessaire pour le troisième caractère , Ténig- matique , comme le serpent représentant la ré- vélation dès planètes.

PoiMP l'époque serait venu s'ajouter à ces premiers progrès le principe phonétique qui renferme la véritaWe origine de l'écriture phéni- cienne et de tous les autres alphabets , nous avons le long espace temps rempli par quinze dynasties antérieures à Osymandiâs. Ce prin- cipe fiit-il introduit dans l'écriture égyptienne par la connaissance que les prêtres eurent de l'écriture cuûéifcM'me , qui est alphabétique et dont l'antiquité parait n'être pas moins respec- table en Asie que celle des hiéroglyphes en Afirique? c'est peut-être le point le plus cu- rieux de toiite cette question. Si cette supposi- tion se vérifiait , on verrait donc l'Egypte réu- nissant alors en un seul système les deux sys- tèmeis graphiques, dont les Hébreux ou les Phéndciens auraient détaché, pour risolei* de nouveau , le principe phonétique , au moins huit siècles plus tard , puisque Tépoque de la fiision est nécessairement antérieure au vingt- troisième siède avant léèùs-Ghrist , temps vivait ce

Ôl2 sur l'origine De l'ëCRITURE.

Mandouéi l^^ ou Osymandias , dont M. Gham- poUion explique le cartouche dans sa seconde lettre à M. le duc de Blacas. Les résultats qu'a déjà obtenus dans l'étude des inscriptions cu- néiformes M. £ugène Burnouf peuvent arri- ver au point d'éclaircir cette première origine du principe phonétique qui s'introduit partielle- ment dans récriture ég^^tienne , plus de vingt- trois siècles avant Jésus-Christ. Il n'est peut- être pas de sujet desrecherches plus intéressant dans l'étude philosophique des progrès del'es» prit humain.

On sait aujourd'hui par quel procédé le ca- ractère phonétique s'introduisit dans les hiéro- glyphes. La représentation d'objets dans les noms égyptiens desquels on considéra seule-, meut le son initial vint faire l'office de lettres. Ces objets , abrégés dans le caractère hiératique, y prennent déjà une forme de convention desti- née seulement à les rappeler. Cette forme , dont on retrouve encore la trace dans le caractère démotique , indique ainsi la chaîne des trois écritures égyptiennes ; mais , suivant Cham-. poUion, la démotique est surtout phonétique. Pourtant les Egyptiens , à qui l'idéographie

SUR l'origine DE L*ÉCRITURE. 53

était si familière , ne renoncèrent jamais entiè-

rement à son emploi , même en écrivant la dé-

*

motique. Certains signes , employés de tout temps pour les idées les plus usuelles , comme ridée di homme, offraient l'avantage d'écrire d'un seul trait du roseau les mots qui se pré- sentaient le plus fréquemment , et Ton peut dire qu'une telle combinaison de l'idéographie avec le phonétisme est peut-être la plus heureuse qui puisse être imaginée dans un système d'écriture. Le phonétique permet de tout représenter; et l'i- déographie appliquée aux mots lés plus usuels joint à cet avantage .celui de la plus grands promptitude \

La haute civilisation de l'antique Egypte , et les restes merveilleux qui nous l'attestent en- core sur les lieux mêmes, après tant de siècles , s'accordent bien avec ce degré de perfection de

ê

* Les Chinois et les Japonais ne sont pas arrivés à cette perfection. Bans leur écriture idéographique, ils ont aussi un syllabaire phonétique; mais il sert pour les noms pro- pres, qui sont encadrés dans des cartouches, comme sur les inscriptions hiéroglyphiques. Cette coïncidence singulière avait donné lieu à Topinion de M. de Guignes, au sujet de l'origine égyptienne des Chinois.

SUR l'origine DE l'eCRITURE.

récriture. Nous connaissons très-imparfaite- ment cette civilisation si ancienne. Quant aux points de supériorité que pourrait avoir incon- testablement la nôtre, peut-être tiennent^ls seulement à Teffet nécessaire du temps, qui , en iaisant fructifier les découvertes , met à profit pour les derniers venus toute Texpérience amassée successivement par leurs devanci^s. Mais qui nous dit qu'un aussi riche héritage de sciences et d'observations , exploité aujourd'hui par un peuple con^me étaient les anciens Égyp- tiens, n'aurait pas étendu bien davantage ce domaine intellectfiel de notre époque ?

Quoi qu'il en soit, l'art si important de l'écri- ture , en passant de l'Egypte aux Hébreux , aux Phéniciens , apporta à ces peuples une direction d'idées toute différente qui caractérisa ensuite un pays alors nouveau , cette Europe aujour- d'hui vieille , et les Phéniciens semèrent le germe fécond des arts.

Les Phéniciens reçurent de l'Egypte son ca- ractère démotique , qui , appliqué à leur langue,, devint réellement pour la première fois , chez eux ou chez les Hébreux , purement phonéti- que. Car les Égyptiens , par cette chaîne nou

SUR l'origine de l'écriture. 5l5

interrompue de leurs trois écritures , voyaient à la fois des sons et des idées dans les signes pho- nétiques de leur écriture populaire. Les Phé- niciens n'y virent plus que des sons. Dès lors , les agnes de l'écriture prenant quelque chose de mécanique , dégagés des idées symboliques inséparables , en Egypte , de leur origine tra- ditionnelle , devinrent des instruments conune le roseau qui les traçait , et laissèrent ainsi à la pensée toute son indépendance , en affranchis- sant l'exercice de l'écriture de toute préoccu- pation.

Voilà l'écriture que les Grecs reçurent des Phéniciens.

/^

WL i/uN£

DES PLUS ANCIENNES ENCYCLOPÉDIES

ÉCRITBS EN FftAHÇiUS.

Que de phrases n'a^pon pas Ëdtes et ne fera* t-on pas encore sur les encyclopédies, cette chose si inutile , et je dirais presque si ridi- cule ! Passe encore pour les manuels ; au moins chacun de ces petits volumes vous o£te en raccourci l'ensemble d'un art , d'une science , d'un métier, d'une branche quelconque des connaissances humaines. Ce résumé sera plus ou moins substantiel , selon la concision et le talent d'analyse de son auteur ; toujours ofiBrira- t-il un exposé méthodique de la chose qu'il traite de manière à en donner une idée sommaire. Mais prétendre resserrer dans un seul ouvrage tout ce que Thomme peut savoir ; puis , muni d'une douzaine de volumes, véritable habit

d'une ancienne encyclopédie en français. 57

d'arlequin , que forment quantité de guenilles cousues avec quelques morceaux de brocart, sle présenter hardiment , nouveau Pic de la Mi- randole , prêt à disserter de ornai re scibili , et même, au besoin (comme ajoutaient les plaisans du temps de ce prince), de quibusdam\aliis , voilà une bizarre imagination. Là-dessus j'en- tends nos feiseurs de prospectus se récrier et me dire : c Qui vous parle d'une connaissance approfondie de chaque science ? Notre encyclo- pédie a seulaBent pour but de donner de tout une teinture suffisante. » Car c'est le beau idéal : une teinture ! pouvoir placer son mot ! ne paraître étranger à rien ! Toutes locutions en très^grande faveur et dont on ne sent pas l'absurde , triste indice de l'esprit du jom*.

S'il ne s'agit absolument que d'un jargon de mots techniques retenus péniblement dans la mémoire , sans y attacher d'idées , et dont l'em- ploi donne lieu à de continuas quiproquos , ces monuments , élevés pour l'instruction des perroquets, rempliront assez bien leur but; mais je ne leur en trouve guk'e d'autre. Pour avoir une idée même très-sommaire d'une chose, il faut l'étudier un peu soi-ntôme , sinon se con-

58 d'une ancienne ENCYCLOPEDIE EN FRANÇAIS.

tenter de la définition d'un bon dictionnaire» Mais c'est perdre son temps , de lire une page rédigée presque toujours par quelqu'un qw n'entend rien à ce dont il parle ; car la connais- sance approfondie d'un sujet fait trop sentir toute la vanité des prétentions encyclopédiques pour en accepter sa part. Si quelques points sont traités convenablement , ils sont alors hors de proportion avec le reste ; et » si l'on admet tous les développements de ce g^are , ce devient un ouvrage énorme et qui n'a f^s de bornes. En voulant proportionner l'étendue de chaque article à son importance , nouvel écueil : un honune de lettres s'accommode difficilement d'une telle dépendance ; d'aiUeurs » rien n'e$t plus ocmtestaUe que l'importance relative assi- gnée à chaque sujet.

Tou& les recueils de ce genre ofi&îron|; l'ap- plication de ces réflexions. La grande ei^cydo- pédie de d^Alembert , par la riêunion des talents qui y concouraient , et m^e pur l'esprit de parti philQS(^he » qui y mettait tant d'impor- tance , était certainment un Quvr^g^ d'pne }>i^n autre considération que les mesquines spécula- tions d'aïqourd'hiii : di bien \ voyez quelle im-

d'une ancienne ENCYCLOPEDIE EN FRANÇAIS. 59

perfection dans la plus grande partie de cet ou*- inrage énorme. Si plusieurs mots nous ofirent, au lieu de notions abrégées , des traités com> plets , la place de ces dissertations aurait été bien plutôt dans un volume spécial, destiné aux amateurs de telle ou telle spécialité. Dans la plus grande partie des autres articles , au lieu de détails précis qu'on aurait pu donner alors comme aujourd'hui , vous trouvez des décbr mations philosophiques substituées aux Êats qui en fournis^ient le prétexte. Une telle direc- tion a lait de cette grande entreprise une œuvre de parti ; et le nom d'encyclopédiste, qui en dé- signe les rédacteurs , o&e même une idée assez nette comme dénomination systématique. Mais l'esprit rigoureux et entreprenant des princi- paux d'entre eux a laissé quelque chose de grai^d à ce monument ils avaient mis leur gloire.

Quant aux entreprises qui prétendent le ra- jeunir aujourd'hui; n!en parlons pas, pour n'offenser personne. Car nops n'en parlmons pas conifpe les éditeurs , sejion l^squjels une en- cyclopédie est le premier livre d'une biblio- thèque , et peut même , à la rigueur , en tenir

60 d'une ancienne encyclopédie en français. lieu à lui tout seul. Il &ut avouer que nos li- braires sont de grands philanthropes. En met- tant ainsi au rabais l'universalité des connais- sances, ils ont appliqué à l'intelligence les perfectionnements les plus raflSnés de l'industrie et de l'économie politique.

Vous voulez acquérir par la lecture une con- naissance sommaire de l'anatomie : vous lisiez Bichat , Cuvier ; pour la géographie vous con- sultiez Danville^ Maltebrun , Barbie du Bocage ; pour les monuments de l'art , Winckelmann , Visconti , etc. Tous ces livres sont à la fois très- volumineux et très-chers , et ne vous appren- nent chacun qu'une seule chose : nous vous of- frons , nous , une économie notable de temps et de dépense , et nous vous apprenons un peu de tout. C'est absolument » comme on voit , le rai- sonnement de l'intendant d'Harpagon : c Voilà » une belle merveille que de Êdre bonne chère » avec bien de l'argent ! c'est une chose la plus » aisée du monde , et il n'y a si pauvre esprit » qui n'en fit bien autant ; mais , pour agir en » habile homme , il Êiut parler de faire bonne » chère avec peu d'argent. »

Mais , pour dépenser même le peu d'argent

d'une ancienne encyclopédie en français. 6 1

que coûtent ces; encyclopédies portatives, je trouve qu'il y a une quantité de livres entre lesquels on aurait à choisir auparavant. Un tel

j

ouvrage , loin d'être un objet indispensable , me paraît un objet de luxe » et, si j'avais à for- mer une bibliothèque, je n'y ferais pas entrer d'encyclopédie avant d'avoir réuni trois mille volumes. Après l'Ëcriture sainte, je placerais^ , non pas une encyclopédie , mais un bon diction- naire de la langue , puis un dictionnaire histo-, rique abrégé donnant exactement les noms et les dates , le Discours de Bossuet sur l'Histoire universelle, les fables de La Fontaine , les comé- dies de Molière, les chefs-d'œuvre de Cor- neille : à cela vous joindriez le traité spédal de la chose que vous voulez étudier à fond. Eh bien ! au bas prix oii sont aujourd'hui les bons livres dans leurs éditions les plus modestes, tous ceux-là ne ç(»iiteraient guère plus qu'un de ces inutiles Êitras décorés du nom d'encydopé- dies. ,

Une encyclopédie était tout, autre chose avant la découverte àjd l'imprimerie , et surtout pen- dant le moyen-âge , oii la propagation de l'in- stniction était si difficile. Je ne parle même pas

62 d'une ancienne encyclopédie en français. du dixième siècle , ce temps d'ignorance pro- fonde y mais même aux époques remarquables ou se montrait dans les esprits supérieurs une grande fermentation d'intelligence , comme au treizième siècle , les livres étaient Picore bien rares ; puisque deux siècles plus tard , quand cette longue fermentation allait enfin fructifier arec abondance, Louis XI, voulant se &îre transcrire je ne sais quel ouvrage d'Aristote ou d' Avicène , qui appartenait à la &culté de mé- decine de Paris , ne put en obtenir la communi- cation qu'en déposant une sonlme très-considé- rable, et en remettant, de plus, comme garants, plusieurs officiers de sa maison , auxquels ta Fa- culté voulut encore que plusieurs bourgeois de Paris joigjlissent leur garantie [Personnelle. Et elle ne rendit ses otages, et son nantissement qu'en rentrant en possession de soh vèlrime.

C'était donc alors uiië idée bdle et utile , une œuvre vraiment méritoire et de pénible exécu- tion, que de réunir en un seul corps les connais- sances éparsës dans des livres si difficiles à se procurer. Vincent B^hvais eut la glœre de composer une véritable «icyclôpédie , bieù autrement étendiie que rhistoirê naturelle de

D UNE ANCIENNE ENCYCLOPEDIE EN FRANÇAIS.

Pline , sur un plan bien autrement vaste, et qu'il parvînt à remplir , quoique très-pauvre en ressources , surtout si on le compare à Fauteur nmiain« Car Pline vivait à celle de toutes les ^KKjues antérieures à l'imprimerie qui ait été c^tain^nent la plus Êivorable à un travail tel qm le skn^Ge qui pourrait Êûre supposer qu'il y avait alors à Rome plus de livres peut-ètanp qu'aujourd'hui, c'est que la fameuse biblio- thèque d^Alexandrie , au moment oii elle fut malheùreQ$ement brûlée par Jules César , pa- rait avoir oûzrtenu alitant de vx)lmnes qu'en ren- ferme iattjoiurd'hui la bibliothèque du roi à Paris. Quelle différence donc de l'empire ro- main du temps de Pline à la France du tenaps de Yindèntde Beauvais , lecteur de Saint-Louis j Cette cQiE»idéFation Êdt comprendre tout le mé- rite du savanl dominicain^ Il semble que les ^^rands hommes reçoivent de la Providence des forœs proportionnées aUx obstacles qu'ils put à surmonter. C'est peût-èti^ pour cela qu'on est simonet si paresseux aujourd'hui au nûlieu de tant de trésors et de science*

Albert4e<jrand vivait à la même époque ; homme prodigieux , en effet , et que son siècle

dix d'une ancienne ENCYCLOPEDIE EN FRANÇAIS.

est excusable d'avoir désigné à rignorance des âges suivants comme le plus grand des sorders. Dans les vingt4m volumes in-folio, qui fonnent la collection de ses œuvres , se trouvent bien d'autres choses que de savantes compilations. Ce que la science peut y recueillir dans ses dif» férentes spécialités, est peut-être un des meilr leurs arguments en laveur de son alliance avec l'érudition.

Le Spéculum majus ne fiit pas traduit en français ; néanmoins ce ne fut pas par impuis- sance de l'adapter à tant d'expressions savanr tes , comme pourrait le fiôre croire VéHàt encore si peu avancé de notre langue. Elle fut choi- sie à celte même époque , comme l'observe M. Ghampollion * , par le Florentin Brunetto Latini , réfiigié à Paris , et qui y composa son immense Trésor encyclopédique. Lesmotifsque donne ce vieil auteur du choix de notre langue sont bien remarquables; ils ont été. souvent cités : c Et se aucuns den^attdoit pourooi chius » livres est escris ^i roumaïu^h, selone le pa<» » tois de Franche , puis ke nous sommes Yta*

"Dans ses Prolégomènes de la Chronique du moine Aimé.

bVnE ANCtENNï; ENCYCLOPEDIE EN FRANÇAIS. 65

» lijens -y je diroic que ch'est pour deiis rai*

> sons : Tune que nous sommes en Fnnche ;

> Tautre pour chou que la parleure est plus » delitable et plus kemune à tous langages; »

En^rondnquante ans après Ërunetto, Simon de Compiègne, à la requête de PhilippeJe- Bel y traduisit du latin en français , sous le titre de Cceur de Pkilosùphie, une autre ëncyclopé^ die. Mais ce fiit plus d'un demi-siècle après celle-ci que l'on -dut à la volonté d'un autre roi Fouvrage de ce genre qui a eu le plus de suc- cès en France. Ce roi était Charles V ; récri-* vain qui exécuta ses ordres , Jean de Corbichon, son chapelain , ireligîeux augustin ; l'ouvrage traduit , un livre intitulé de PropriettUibus te- mm, dont Fauteur était Barthélémy Glanvîl , frandscain anglais.

Cet ovrvrage , de même que le Comr de phU

losophie , est véritabl^oient une encydopédie ,

dans le sens que nous donnons aujourd'hui à

ce mot; c'est^-dire une réunion de toutes les

connaissances , présentée de la manière la plus

commode pour les recherchas. Vincent de

Beauvais , en concevant le plan de son immense

travail , eut des vues trop hautes poiu* sou- I. 5

66 D'iTNB AnClBlVNE BNGTCLOPBDIE BN f fiANÇÀlS.

mettre au pêle-mêle de Tordre , ou plutôt du désonlre alphabétîi^pie , le monument imposant qu'on a qudquefois désigné en français sous le nom de biUiodièque de l'um^ers. Mais Texé* cutîon de cette œuvre grandiose put donner l'idée d'en dispos» les matériaux de la manière la plus commode : œuvre d'érudition pa- tiente. Non pas toutefois quepous prétendions vok dans î'ouwàge de Barthélémy de Grlanvil un remaniement du Spéculum mo^us. Nous n'i^orons pas que M. Jourdain, dans ses ^- cherches sur les traductions latines d'Arisiote , a nié que cet ouvrage fût antérieur à celui de Barthélémy , qu'il regarde comine contempo-^ ram de Yiokcent de Beauvais, hien que la Bio^ graphie unimrselle le place un sîèdb plus tard. Le franciscain anglais , qui dite plusieurs feis Albert^e-Grand > a pu avoûr connaissance du plan et des recha^ches de Vincent de Beauvais» leur contemporain à tous deux^ avant que son grand ouvrage fût terminé , et que les copies en fussent répandues. Celui de Barthâemy » intitulé de Proprieéaiibus rerum^ est divisé en dix-neuf livres , qui embrassent non seulement toute la nature physique , mais tout le monde

1>*IJNE ANCIENNE ENCYCLOPÉDIE EN PHANÇAIS. 67

intellectuel. C'est dans le cours de chaque livre que sont classées alphabétiquement toutes les matières qui le composent^ Ainsi est sfiuvé le dé&ut des ra^rodiements excessivement in- cohét'ents , que présenterait la disposition ai* phabétique appliquée h la totalité de l'ou- vrage*

Le père Gorbichosi le tradoMt en 1372, comme le prouve le titre de sa traduction, d'après le manuscrit de la Kbliothèque du roi, 6869 :

< Ci commence le livre des prc^rietez des cho-

< ses , translate de latin en françois , l'an 9 soixante et dousie , par le commandement du B roy Charles-le-Quint , en ce nom régnant en 1 France. Et le translata maistre Jehan de Cor- » bichon de Tordre Saint-Âugustin. » Ce titre détruit FeAfet de la marque d'humilité donnée par l'auteur au commencement de son prologue: A très hault et très puissant prince Charles- B le-(^înt de sœi nom , par la digne pourveance » de Dieu roy de Francs , paisible seignourie » soit donnée cellui par qui les roix m ro- gnent ; et de par le translateur de ce livre , » qui , pour cause de sa petitesse , nommer no » se doit , sôit offwte et présentée honneur, re-

68 d'une ancienne ENCYCLOPEDIE EN FRANÇAIS.

varence , subgection et obéissance en tous ses ^ commandemens sans coniredit. >

La première miniature de ce beau manuscrit est un cartouche divisé en quatre sujets , dont premier représente le Père Gorbichon à ge- noux devant le roi Châties V, qui, d'une main, lui remet le livre de Gbnvil , et de lautre tfent un long roulesp sur lequd sont écrits ces deux verâ explicatifs :

Du livre les proprietez

£n cler François vous translatez.

La traduction de Gorbichon était encore ap* pelée le Propriétaire de toutes choses , le grand Propriétaire^ ou simplement le Propriétaire, titres significatifs , indiquant que ce livre vous mettait comme eii possession de tout ce qu'on pouvait savoir^ Il eut le plus grand succès en France , à en juger par les nombreux et su- perbes manuscrits qui nous l'ont conservé. Quelques-uns datent même du premier fonds originaire de la bibliothèqpie du roi , puisque cette magnifique collection de liwes , la plus belle de l'Europe , remonte justement à Char- les V; car c'est seulement depuis ce prince que

d'unb ancienne encyclopédie en français. 69

les meubles et le trésor particulier des rois , dont leurs livres imsaient partie, ont cessé d'être partagés après leur mort entre leurs do- mestiques , et sont restés propriété de la cou- ronne , s'accroissant ainsi à chaque règne.

Le roi fut très-satisfait du travail de son cha- pelain , tiuquel il fit remettre par son maître d'hôtel , nommé Ghanteprime , une gratification qui figurait dans les comptes de cet offider, con- servés encore en 1789. Le Père Gorbichon pa- raît avoir été en effet un des bons écrivains de son temps; mais une chose assez choquante dans cette traduction , connue dans celles des autres ouvrages du même genre, c'est que Tordre alphabétique suivant lequel sont ran- gés les chapitres de chaque livre , d'après le nom latin de la chose dont le chapitre traite , n'est pas remplacé par l'ordre alphabétique finançais , comme ce devait être pour rendre la traduction aussi commode que l'original. Mais toutes les fois que le mot français commence par une autre lettre que le mot latin dont il est l'équivalent , le traducteiu* en avertit le lecteur par une observation préliminaire. Ces répéti- tions , sans être aussi firéquentes qu'on pourrait

70 d'une ancienne ENCYCLOPEDIE EN FRANÇAIS,

le croire d'abord , puisque la langue française est presque toute latine , ne laissent pas pour* tant de &tiguer.

Pour donner une idée de ce moyen un peu trop simple , voici les premiers mots du sixième chapitre , dixnseptième livre , intitulé du Porc sauvalige : « Le porc sanglier est en latin appelle » aper , et pour ce , est-il cy mis entre les bestes dont les noms se commaEicentpar n Auliui* lième chapitre du même livre , intitulé des Ser^ pens qui stentor teille : « Toute serpent qui se ploie » et s'entort^le est en latin appelée anguis , et » pour ce en sont cy mises les proprietez ^itre » les b^tes dont les noms se commencent par » a* » Il est vrai qu'obligé de rendre souvent ^ comme ici , un mot latin par une périphrase ^ il jug^ peut^tre difficile de substituer un ordre alphabétique français à l'ordre latin*

Quoi qu'il en soit , jamais ouvrage ne remplit mieux son but que la translation de Gorbiehon; car, outre les nombreux manuscrits qui nous l'ont conswvée , elle est encore citée dans une foule d'ouvrages des xv*^ et xvi® siècles , et c'a été un des premiers livres sur lesquels se soit exercé l'art de l'imprimerie» 11 en existe quatre

d'une ancienne encyclopédie en français. 71

éditions du xv^ siècle et cinq du xvi^, en tout neuf, dont cinq à Lyon , trois à Rouen et une à Paris. La plus ancienne est de Lyon , chez Ao- norable home, maistre ffehan de Cyber, maistre en l^art de impres$ion. C'est môme une des an- tiquités typographiques les plus estimées.

SUR

LE TRÉSOR DE LA LANGUE GRECQUE

DE HENRI ESTIENNE.

Depuis long-temps, faire un dictionnaire, c'est publier le meilleur des dictionnaires pré- cédents , en rectifiant quelques définitions , choi- sissant de meilleurs exemples et ajoutant un certain nombre de mots» Cette opération sou- vent répétée , donnant , chaque^ fois , un résul- tat supérieur au résultat précédent , a fini par nous procurer des dictionnaires à peu près com- plets sur toutes les langues les plus répandues. Mais le plus ancien de ces ouvrages , celui qui forme le premier anneau de cette chaîne de per- fectionnements successifs , quelque incomplet qu'il fût , supposait plus de travail et de recher- ches de la pari de son auteur qu'aucun des sui- vants. La langue grecque et la langue latine ont

SUR LE TRESOR DE HENRI fiSTIENI^E. 7 S

en cela de particulier que, pour chacune d'elles, ce premier travail a produit un chef-d'œuvre , tel que , malgré cette succession de progrès pro- pres aux travaux lexicographiques, il est encore à Élire dans la plupart des autres langues. Deux hommes que la France doit compter avec or- gueil parmi ses plus grandes illustrations , Ro- bert Ëstienne et Henri, son fils, sont les auteurs de ces étonnants ouvrages. Celui de Robert est le Thésaurus linguœ latinœ , en deux volumes grand in-folio , imprimé à Paris en 1543 , et contenant quinze cent cinquante pages d'im- pression à deux colonnes. Voici ce que disait de ce travail feu M. Firmin Didot^

< H engagea plusieurs p^sonnes à se diar-^ ger de la composition de ce dictiounaire : il offirit même de fortes récompenses pour un pa- reil travail , mais ce fut en vain : on n'avait paà alors le secours des index qui facilitent les re- cherches. Il fallait , pour retrouver les passa- ges des auteurs , les chercher dans sa mémoire et user, comme il en fit l'expérience , les livres à force de les feuilleter. Enfin , sentant la né- cessité urgente d'un tel ouvrage pour 1 éducation publique , il prit lo parti de l'exécuter lui-même

7& SUR LE TRESOR DE HENRI ESTIENNE.

et donna aux savants le Trésor de la langue la- tine. MaÎH il pensa succomber à ce pénible tra- vail , qu'il avait accompli en deux ans ^ s*en occupant nuit et jour*. »

Ce que nous venons de rapporter sur Robert Ëstienne, pour le latin, s applique pow le grec à son fils , qui , ^evé avec les plo^ grands soins par xm tel père , fut un véritable prodige. Nous rappellerons idée que nous disions nous-méme sur les travaux de ce grand honune : Il semble avoir surpassé les Ibrces oniinair^ de l'homme, h considérer conunent , dans le cours d'ime vie sans cesse agitée , se mêlant d'affaires politiques et religieuses , dirigeant son imprimerie , dom il corrigeait luîrmême toutes les épreuves grec- ques , il a pu mettre fin à ce travail immense du Thésaurus linguœ grœcœ, et publier plus de cinquante autres ouvrages latins, sans compter des notes sur plus de trente auteurs grecs ou latins, et des traductions latinesde plus de douze auteurs grecs.

* Observations littéraires et typographiques sur Jtoheri et Henri Estienne , insérées à la suite des Poésies et Traduc- tion en vers de Firmin Didot. Paris, 1826; in-12, page

194.

SUR LE TRESOR DE HENRI ESTIENNË. 75

Mais rétonnement que causent d'aussi vastes travaux est à $(hi comble , lorsqu'on voit ce même homme traduire en français des livres de tous les principaux auteurs grecs , et composer plus de vingt ouvrages dans notre langue, qu'il passait pour parler et écrire aussi bien qu'homme de son temps \-

Dans les ouvrages écrits par Henri Estienne et in]f>rimés chez lui , tout , absolument tout , était de lui , jusqu'aux poinçons destinés à la fon- derie des caractères, lesquels étaient gravés d'après des lettres tracées de sa main ; car son éariture , dont il reste de nombreux échantillons à la biUiothèque du roi et ailleurs , peut être comparée à celle du célèl»^ calligraphe crétois x\nge Vergèce , que François l^ avait fait venir en France , et dont l'écriture servit de mod^e aux premiers poinçons grecs gravés par ordre de ce prince. J'ai eu occasion d'en faire , plus d'une fois , la comparaison.

Le Thésaurus de Henri Estienne n'avait ja-

*" Voyez Touvrage intitulé Recherches sur les Sources anr tiques de la Littérature française, Paris, Crapelet , 1820, in-8°, partie I, page H 4.

/

76 SUR LE TRESOR DE HENRI ESTIENNE.

mais été réimprimé \ lorqu en 1815 le libraire Valpy, à Londres , en commença une nouvelle édition qui fut terminée en 1829. Telle futles- time que le monde savant fit de cette entreprise, que la nouvelle édition , dont le prix était de douze cents fi^ncs l'exemplaire , obtint , dès son apparition , mille quatre-vingt-six sou- sopipteurs.

En 1850, MM. Firmin Didot frères en ont conunencé une troisième. Ici quelques explica- tions ne sont pas inutiles. Henri Estienne por- tait dans les matières qu'il traitait ce coup^l'œil perçant et original d'un génie supérieur qui sait s'approprier un sujet par un point de vue neuf et saillant , sa création à lui. C'est ainsi qu'il vit dans cette langue grecque , si prodigieusement riche, et dont il réunit plus de cent mille mots**,

* M. Ambroise Firmin Didot a examiné, dans une sa- vante dissertation, la question bibliographique relative à To- pinion qui supposait deux éditions données par Henri Es- tienne lui-même , et il a prouvé que c'était une erreur basée sur l'impression simultanée, à Paris et à Genève, des premières feuilles de Touvrage , et d'un titre offrant quelques différences.

^* Le Dictionnaire de l'Académie française en compte à peine quarante mille.

SUR LE TRESOR DE HENRI ESTIENNE« 77

un nombre assez restreint de formes primitives ou racines , souches communes d'un nombre égal de familles , méthode aussi ingéni^se que commode pour la mémoire de l'étudiant. Il em- ploya ainsi, pour l'étude du grec, ce système de classification , qui , plus tard , apphqué d'une manière plus heureuse et plus complète à une science qui s'y prêtait davantage , devait Eure la gloire du suédois Linné , porter l'ordre et la clarté dans toutes les branches des sciences naturelles , et s'étendre presque à tout. Car ces classifications , ingénieuses fictions de l'esprit philosophique , se sont appliquées , de nos jours , aux sciences les plus différentes.

Henri Estienne réduisit donc à environ trois mille familles tous les mots de son vaste dic- tionnaire. Les peines et les recherches que lui causa un pareil travail fiirent , peut-être , pour un esprit comme le sien , l'attrait principal qui contribua à le soutenir dans cette tache im>- mense. Mais quoiqu'il y ait entre les mots de la langue grecque des rapports étymologiques plus marqués que dans d'autres langues , que dans la nôtre, par exemple, cependant pour complé- ter un tel système d'étymologie , on ne peut se

78 SUR LE TRÉSOR DE IIRNRI ESTIENNE.

dissimuler qu'il allait souvent hasarder des ex- plications dont les plus ingénieuses sont quel- quefois les moins fondées. C'est ce qu'a prouvé , dans ces derniers temps, l'étude des langues an- térieures à la grecque : Ton y a retrouvé les véri- tables racines de plusieurs mots auxquels Henri Estienne avait donné à tort pour racines d'autres mots grecs. Néanmoins, sa méthode a quelque chose de bien ordonné qui séduit ; et d'ailleurs, des efforts qu'il fit pour l'exécuter, jaillirent presque à chaque mot de petites dissertations nourries d'une forte érudition , et qui sont , pour la plupart , des modèles de critique ver- bale.

Il faut dire cependant que cette méthode a introduit dans l'université de France un usage qui y subsiste encore , celui de &ire apprendre les racines grecques et de les faire considérer comme la base de la langue : usage qui , au dire de plusieurs savants hellénistes , serait l'une des causes de notre infériorité dans cette partie des études.

LfC plan suivi par Henri Estienne a encore l'inconvénient de rendre son Thésaurus moins commode pour 1 usage qu'un dictionnaire dis-

SUR LB TRESOR DE HENRI ESTIENNE; 79

posé dans cet oixlre habituel le hasard assi- gne aux mots leur place d'après le rang que tient leur pranière lettre dans lalphabet , au lieu de cette classification étymologique qui plait à rintelligence , en rapprochant les mots par les idées. Henri Ëstienne apporta à cet in- convénient le seul remède possible , qui était de faire suivre le premier dictionnaire d'un au- tre qui contkit tous les mêmes mots dans Tor- dre alphabétique , avec l'indication de la page et de la partie de la page oii le mot était expli- qué. De cette manèk-e il feut presque toujours chercher deux fois.

Cette table , ou index , que j'ai appelée se- cond dictionnaire , forme la seconde partie du cinquième volume , intitulée : Appendix tibelto- rwn ad Thesaurum grœcœ linguœ pertinentium, et qui contient d'abord les traités suivants, en grec :

Des dialectes grecs , par Jean le Gram- mairien ;

2<^ Un autre traité sur le même sujet, par Gr^oire de Corinthe ;

Deux extraits de Plutarque, dont :

L'un , sur l'usage qu'a fait Homère des dilïérents dialectes ;

80 SUR LE TRÉSOR DE HENRI ESTIENNE.

A^ L autre ^ sur l'emploi des figures dans le même poète ;

5^ Un traité des figures de mots par le gram^ mairien Tryphon ;

6^ Une liste des mots qui ont un acœnt diffé- rent selon la différence de leur signification , par Philoponus;

7*^ Un traité d'Ammonius sur ce qu'on ap- pellerait aujourd'hui les synonymes ;

Un traité sur les termes de tactique et sur les dénominations des officiers , par Orbidus.

Une longue table des verbes irréguliers , par Henri Estienne ;

lO"" Un traité des chifires , par Hérodien ;

1 1 ^ Un traité des poids et mesures des Grecs , par Galien, auquel sont joints deux autres traités sur la même matière ^ l'un par Gléopâ- tre , l'autre par Dioscoride , avec la traduction latine , par Henri Estienne ;

12^ Un traité latin d'Henri Estienne sur le même sujet ;

Vient ensuite l'index alphabétique , qui com* prend 1723 colonnes **

'^ Il y a deux colonnes à chaque page. En comparant la con- tenance de ces deux colonnes avec celle des pages d'un in-8<»

SUR LE TRESOR DE HENRI ESTIENNE. 81

Le véritable dictionnaîre comprend quatre volumes , formant en tout 6,275 colonnes. Au commencement du premier volume sont les pièces suivantes :

l^ Deux épigraphes , l'une grecque, l'autre latine , et les extraits de trois privil^es , àxmt deux accordés par l'empereur Maximilien II pour toute l'étendue de Tempire , et im par Charles IX pour la France ; ^

2^ La dédicace aux princes suivants : Char- les IX ^ roi de France ; Elisabeth , reine d'An- gleterre ; Frédéric , comte palatin du Rhin ; Auguste 9 duc de Saxe ; Jean George , marquis de Brandebourg ; et aux plus illustres acadé^ mies des états de ces souverains ;

5"^ La liste des auteurs cités ;

A"" La pré&ce de Henri Estienne ;

Puis trois éloges de la littérature grecque , dont:

^ Le premier, par Scipion Cartéromaque ;

ordinaire d*aujdurd*bui , on trouve qu'une colonne repré- sente au moins trois pages in-s**. En faisant l'addition des colonnes de tout l'ouvrage, on voit qu'il faudrait, pour en représenter le contenu ; cinquante-quatre volumeà in^8** de

&00 pages chacun.

I. 6

82 SUR LE TRKSOR DE HENRI BSTIBNPTE.

a^ Le fieoond, par MaroÂntohie Antimaque;

7^ Le troisième ^ par Conrad Herliasch.

YJennent elisnite , dans un sixi^e volume deux glossaires ou recueils de mots plus rares, que les grammairiens nous ont appris être d'o- rigine étrangère ; car c'est le sens que les gramûiairiens donnent au mot vAokraa (glossa). L'mi de ces glossaires est latin^rec » l'autre greo-latin. De plus, des extraits de plusieurs anciens lexiques grecs , et un traité du dialecte attique par Henri Ëstienne. €e traité compraid à lut seul cent quaraiite^x pages (sans division pflf <!^lonnes). La première partie , oiï sont les glossaires , est de six cent soixante-^six co- lonnes.

Tel est l'ouvrage que Henri Estienne publia en 1572 , sans autre secours imprimé antérieur que les Coni$Mniaires de la langue grecque de Budé. Ce savant parisien avait jeté pêle-mêle , dans un volume in*folio , au fur et à mesure de ses lectures , d'excellentes observations sur le$ véritables acceptions de beaucoup d'expressions grecques. Henri Estienne en fit passer la sub- stance dans son Thésaurus , en rendant toujours un éclatant hommage à Budé.

SUR LE TRESOR DE HENRI ESTIENNE. 8 3

Comme un désir insatiable d'instruction fai- sait iàire tous les jours à Henri Ëstienne de nou^ vellei^ lectures , il plaça à la fin des deux pre^ miers volumes des adjicienda, et^ de plus, in^ troduisit dans l'index alphabétique un asses ^nd nombre de mots quMl avait découverts depuis Fimpression du dictionnaire^

Le Trésor de Henri Ëstienne fut » comme on le pense bien , la source médiate ou immédiate des nombreux dictionnaires grecs qui oïit paru depuis, soit en latin, soit dans les langues modernes. Seulement on peut affirmer que les meiU^ors y recoururent toujours directement et sans intermédiaire.

Les éditeurs anglais , malgré les nomtH*euses additions de mots que les savants leur envoyé* rent de toute TEurope % ne donnèrent pas à l'œuvre d^Estienne ce degré de perfection qui doit caractériser une édition nouvelle* Au con-* traire , ils y introduisirent un grand désordre par le peu de soin qu^ils mirent dans la répar* tidon des richesses qui leur arrivaient de tous

* M. Bohâonad^ en envoya , pour sa part , environ douze miJle.

8 A SUR LB TRESOR DE HENRI ESTIENNE.

€Ôtés. Ainsi , comme dans les nouveaux aper- çus sur la signification des mots déjà connus , qu'envoyaient beaucoup de savants , il devait se trouver tout naturellement et assez fréquem- ment les mêmes exemples, les mêmes citations, il est arrivé que les personnes chargées de met- tre en œuvre ces matériaux , conservant trop rieligieusement dans son intégrité l'envoi de chacun , ont souvent répété trois et quatre fois la même chose. De plus , parmi ces mots que Henri Estienne , après son travail principal , ajouta dans l'index alphabétique , les uns sont reportés à leur place dans le corps du diction- naire, les autres restent dans cet index. Les addenda sont imprimés à part , les glossaires de même ; en sorte que ce que fit Henri Estienne jusqu'au dernier moment , par les seuls moyens qui lui restaient pour donnera son édition toute la perfection qui dépendait de lui , est devenu dans l'édition anglaise une source d'imperfec- tion par la négligence des éditeurs.

M. Firmin Didot a donc cherché non seule- ment à éviter les fautes des éditeurs anglais , mais à remédier aux inconvénients qu'une .expérience de deux siècles et demi avait feit

$UR LE TRÉSOR DE HENRI ESTIENNE. 85

reconnaître dans 1 édition primitive. Pour ar- river à cette double amélioration , d'une part il adopte Tordre alphabétique ; de l'autre , il fond dans le corps du texte tous les supplé- ments d'Estîenne et toutes les additions posté- rieures. € Cependant (dit son prospectus, au sujet de l'ordre étymologique), afin de ne rien laisser à perdre , même sur ce point , du travail de Henri Ëstienne , travail prodigieux qui lui causa tant de peine , ainsi qu'il le dit lui-même , et de ne feiire que ce qui semble nécessaire, nous ajouterons à la fin de notre nouvelle édi- tion la table étymologique des mots , selon Tor- dre présenté par Henri Ëstienne. »

Noua n'ignorons pas que , malgré cette sage précaution ,. beaucoup de lecteurs n'ont pas su k. MM. Didot tout le gré qu'ils espéraient du remaniement alphabétique. Pourtant si jamais une entreprise , par les dépenses et les soins tout genre qu'elle a causés à ses éditeurs , mé- rite d'être encouragée , c'est bien cellekîi. M. Didot, après eh avoir mûri le plan avec M. de Sînner, désira qu'elle obtint , aux yeux de l'Europe savante^ la garantie d'iin nom ^es•^

66 SUR LE TRESOR DE HENRI ËSTIENNE.

pecté de tous. Il proposa donc à M. Hase de prepdre la direction de tout 1 ouvrage. Maïs M, Hase voulut auparavant que le plan en fût Boumis à l'académie des inscriptions et beUes- lettres , qui , l'ayant fait examiner par une com- mission spéciale, lapprouva le 29 mai 1829.

Les grandes connaissances bibliographiques et les nombreuses relations littéraires de M. de Sinner furent les éléments principaux d'une richesse de matériaux qui donna aux premières livraisons de notre nouvelle édition française un dévdoppement immense^ dont on a, de- puis y reconnu l'excès , par l'impossibilité de continuer sur une teUe échelle.

Les rédacteurs des trois premières livraisons sont MM. Hase , de Sinner et Fix. La quatrième n'a été rédigée que par MM. Hase et Fix , qui ont eu pour collaborateur dans la cinquième M. Tafel, professeur de Tuniversité de Tubin- gue. Le reste des nombreux matériaux sur Y alpha a été confié à MM. Dindorf , professeurs à Leipsig , mais qui ne publieront cette partie de Touvrage, que lorsque la rédaction sera parvenue , à peu près, à la moitié de l'alpha-

SUR LE TRESOR DE HENRI ESTIENNE. 87

bet. C'est le seul moyen que puisse employer M. Didot , pour empêcher soit une contrefaçon , soit un extrait.

Le second volume, en six livraisons, con- tient les lettres béta, gamma et delta complètes. Les deux premières livraisons du troisième vo- lume sont formées par le commencement de Y epsilon , et le quatrième comprendra le zêta.

Tous ces volumes sont rédigés par MM. Din- dorf, et enrichis ensuite par. M. Hase d'addi- tions y dont il est pariaitement inutile de qua- lifier le mérite , surtout pour ceux qui savent combien de p^sonnes ont mis à profit ses sa- vantes et libérales communications.

De la sorte , on pourra arriver en quelques années à la fin de l'édition alphabétique du Trésor de la langue gre^qm. Mais la vue de toutes les difficultés que MMi* Firmîn ïAioi ne peuvent s^rmont^ qu'avec la plus louable persévérance augmente enrx)re notre admiration pour pette puissance extraordinaire d'action , que le grand Henri £s tienne avait trouvée dans son génie supérieur.

Les

MAXIMES DE LA ROCHEFOUCAULD ,

IT LES

DEVOIRS DES HOMMES,

DE SYLVIO PELLICO,

TftADVITS EN GREC MODEBWE.

POÉSIES

GRECQUES MODERNES d'aTHANASE CHRISTOPOULOS^

TRADUITES EN FAA.RÇAI8.

Les maximes qui reposent sur robservation sont presque toujours plus curieuses qu'utiles ; il n'en est pas de même de celles qui sont fon- dées sur l'autorité du devoir. Quant aux pre- mières , on ne les apprécie réellement qu'après en avoir vérifié la vérité par soi-même. On se dit alors : C'est bien vrai, j'en sais quelque chose ; et la maxime sert à nous retracer à nous- méme , d'une manière nette et concise , notre

\

SUR TROIS OUVRAGES EN GREC MODERNE. 89

propre observation. Un bon esprit peut ainsi , après chaque expérience faite à ses propres dé- pens , prelidre au moraliste la maxime qui ré- sume cette expérience , afin d'en profiter plus sûrement. C'est , il nous semble , le moyen de mettre à profit ces ouvrages : ils ne guident pas la conduite , mais ils la résument , en ai- dant chacun à appliquer son passé à son avenir.

Alors les belles sentences paraissent fécon- des ; on y voit des causes et des effets qu'on n'y avait pas soupçonnés.

Un des auteurs qui offrent le plus de ces maximes d'application , est La Fontaine. Il est vrai que la place qu'elles occupent dans ses iables leur donne quelque chose d'animé , te- nant le milieu entre les sentences purement spéculatives des moralistes, et les enseigne^ ments de la comédie.

C'est sous les replis les plus cachés du cœur humain , que La Rochefoucauld a dirigé ses pé- nétrantes et profondes investigations. Il y a bien dans le noble et brillant philosophe un assez grand nombre de maximes » dont l'application, pour être juste , doit être laite à la haute société de son temps , et surtout aux femmes de cette

90 SUR TR018 OUVRAGES EN GREC MODERNE.

cour , l'on avait Êiit de la galanterie une oc- cupation dominante et une véritable science ; mais plus de la moitié des maximes de La Ro- chefoucauld porte à nu sur le cœur humain , et ne peut vieillir,'

Au reste , de tels auteurs semUent trop pro- fonds pour être populaires ; leurs aperçus les phis frappants sont sans application pour la conduite. Souvent même l'extrême raffinement de leur pensée , en soumettant toutes les vertus à une trop minutieuse analyse , arrive à les anéantir, et à ne mettre de diflerencè entre le bien et le mal , que dans les nuances diverses de l'égoîsme (car l'on désigne ainsi aujourd'hui ce que La Rochefoucauld appelle amour^pro- pre ). Un moraliste trop subtil déviait par un docteur d'immoralité.

Chaque peuple , avant ces livres-là , et même avant tous les autres , a dans ses proverbes des maximes plus sûres et toutes d'application. Aussi , les proverbes de tout temps offrent une étude philosophique des plus intéressantes aux meilleurs esprits. Mais il est des peuples plus sentencieux que d'autres. On sait que tels sont, en général , les Orientaux : ils font un* plus

SUR TROIS OUVRAGES EN GREC MODERNE. .91

grand usage que nous de proverbes usuels, et, de plus , les recueils de maximes tiennent une place trèsKTonsidérable dans leur littérature. 11 semble que les Grecs , placés sur la limite de rOrîent et de l'Occident , participent davan- tage de rOrient par leur goût pour les senten- ces. C'est aux écrivains moralistes que s'atta- chèrent de préférence les littérateurs grecs, qui , dès le commencement de ce siècle , prélu- daient déjà à l'aiTranchissement de leur patrie en appliquant à des traductions leur langue riche et flexible i Fontenelle fut un des premiers traduits et des plus goûtés.

L'école spéciale des langues orientales près la bibliothèque du roi a trouvé quelquefois, dans les grands événements contemporains, les causes d'une sorte de popularité pour quelques- uns de ces cours dont la profonde érudition semble ordinairement réservée à l'attention forte et studieuse d'un auditoire d'élite. Tel fut sur l'Arabe l'effet de notre expédition d'Alger, sur le Grec moderne l'héroïque alfranchissemenl de ce peuple aux grands souvenirs. Le cours de M. Hase joignait alors un intérêt de circon- stance à la merveilleuse érudition de cet illustre

d t SUR TROIS OUVRAGES EN GREC MODERNE.

professeur. Tous œux qui y ont assisté à cette époque ne se rappelleront pas sans émotion l'effet que produisait l'annonce des succès ou des revers des Grecs, au milieu des doctes excursions de M. Hase dans les trente siècles de cette belle langue qui leur est arrivée sans interruption depuis Homère.

Ce fut alors qu'un des plus jeunes , et au- jourd'hui l'un des plus savants auditeurs de ce cours , M. Wladimir Brunet , entreprit la tra- duction grecque moderne des Maximes de La Rochefoucauld. « Je commençai ce travail , dit- il dans sa prélace , après la chute de Missolon- ghi , et je le ternûnai alors que retentit le canon de Navarin. » Cette version, écrite' avec infini- ment d'élégance et de fidélité , fut revue par un vieux réfugié de Patras , nommé Theocharo- poulos f qui avait été précepteur des princes Ypsilantis, et que toutes les personnes cultivant alors le grec moderne se rappelleront très- bien avoii* vu avec sa double robe , Ses mous- taches blanches et son air de gaîté. C'était un vieillard singulier par l'étrangeté de ses remar- ques sur tant d'objets nouveaux qui venaient frapper ses regards au déclin de sa carrière. Du

SUR TROIS OUVRAGES EN GREC MODERNE. 9.1

reste , il possédait toutes les finesses de sa km-* gne dans une véritable perfection. M. Brunet eut recours à lui pour ôter à sa traduction tout ce qui pouvait sentir l'étranger ; en sorte qu'il est impossible de trouver dans toute la litt^a- ture grecque moderne un ouvrage écrit avec plus de soin. Le traducteur l'accompagna d'un texte anglais , et MM. Firmin Didot disposèrent ce triple texte d'une manière commode et agréable à l'œil* Cette belle édition trilingue de La Rochefoucauld , dédiée à M. Hase , obtint en Grèce un succès mérité ; et certainement un Anglais , un Français ou un Grec , qui voudrait étudier avec fruit et agrément l'une des deux autres langues, ne pourrait choisir un livre plus convenable à ce dessein.

M. Wladimîr Brunet vient d'acquérir un nou- veau titre à la reconnaissance des Hellènes, en contribuant à leur donner une traduction du di- vin livre des Devoirs de Sylvio Pellico. Il s'est réuni pour ce travail à l'un des premiers élèves de M. Hase, M. Dehèque, auteur du Dictionnaire grec-moderne et français , et d'autres ouvrages estimés des connaisseurs. Ces deux Hellénistes distingués pardonneront à un de leurs CQudis-

9A SUR TROIS OUVRAGES EN 6REG MODERNE.

cîples d'apprendre au public les véritables noms que cache le pseudonyme de Cébès le Thébaîn. On sait que cet ancien philosophe , disciple de Socrate , avait composé sur la morale un livre qui fut admiré de l'antiquité , ce qui lui fit at- tribuer plus tard le Tableau de la vie humaine qui nous a été conservé sous son nom , et que l'on a joint au Manuel d'Épictète.

Les traducteurs grecs de Sylvio Pellico ont mis en tète de leur traduction , au lieu de pré- face 9 un dialogue tout-à-Êût dans le goût socra- tique y genre toujours en grande &veur chez les Grecs d'aujourd'hui , qui ont conservé , chose bien remarquable après tant de siècles , toute la tournure d esprit de leurs ancêtres. Ce dia- logue a lieu aux Champs-Elysées entre Socrate et plusieurs de ses disciples. C'est Cébès qui est supposé en faire le récit , à la manière de Plat(Hi. Voici connue on en peut traduire le dé- but : Nous venions de célébrer, avec ApoUo- dore , Simmias , Platon et d'autres amis de So- crate , l'anniversaire du jour dont le Phédon a immortalisé la mémoire, lorâqu'arriva dans l'Elysée un jeune martyr de la liberté , qui , con- solé par une amitié illustre , et comme initié

SUR TROIS OUVRAGES EN GREC MODERNE. 95

mx secrets de l'avenir , était mort sans maudire ses juges. D pressait sur son cœur un livre qu'il nous présenta avec une joie rayonnante* Ce livre était intitulé : des Devoirs , par Sylvio Pel- lico. »

Les auteurs de ce prologue ont probablement pensé au comte Oroboni ^ ce sublime jeune homme dont Sylvio Pellico , dans ses Prisons , raconte la mort avec une si touchante éloquence. Gébès donne lecture du livre qu'il apporte. Grande admiration parmi ces sages., Socrate se livre alors à quelques réflexions dont l'exprès* sion grecque , pleine d'atticisme ^ dénote des écrivains à qui Platon est &milier* Cébès re- prend ensuite :

« Socrate , lui dis-je , un livre l'on montre si bien que la lib^té est le patrimoine impéris- sable de l'homme , mais que ce patrimoine doit être administré par des mains pures et justes , et qu'il faut fortifier et embellir l'indépendance et les droits de la société par la vertu du citoyen, ne serait-il point utile à la Grèce , notre chère patrie , qui s'est r^énérée et affranchie par les armes ? Je réclame la bonne action de le tra- duire et de le publier. C'est un privilège qu'on

96 SUR TROIS OUVRAGES EN GREC MODERNE.

peut accorder à l'auteur du Tableau de la vie humaine , et comme une consolation de la perte de son livre.— Sans doute, reprit Socrate; mais pour que le bienfait soit complet , il faut que ce livre, Eût pour tout le monde, soit traduit dans la langue populaire. Les réformateurs de la langue font sans doute de l'idiome grec un des plus beaux dialectes de la langue ancienne ; mais sois modeste , Gébès , et contente-toi du langage vul- gaire , que d'ailleurs j'ai toujours aimé , comme tu le sais , même au temps du plus pur atti- cisme.

» Le voilà donc , cet ouvrage , ô mes chers concitoyens , cet ouvrage qui est comme le ré- sumé de la vie d'un juste , comme le testament moral d'un confesseur de la vérité , et comme le sceau de l'alliance de la liberté avec la morale ; qui , à tous ces titres , a droit d'être compté parmi ces livres qu'une main mystérieuse ap- porte , et dont une voix du ciel dit : Prends

et lisr

> Cébés de Thèbes. »

Cette fiction est ingénieuse , noble et par£û- tement à sa place. C'est un préambule qui n'est pas indigne du livre qu'il précède ; je n'en puis

SUR TROIS OUVRAGES EN GREC MODERNE. 97

rien dire de plus honorable. Les Grecs trouve- ront d'ailleurs dans cette introduction de leur goût un attrait pour l'ouvrage le plus utile sans doute qu'on puisse répandre parmi les hom- mes , et qui est digne d'être aussi admiré , aussi médité^ aussi répandu que Ylnùtatim de Je- sus-ChrisL

M. Dehèque , avant de se réunir à M. Brunet pour cette belle et utile entreprise , avait aussi servi de collaborateur au vieillard de Patras dont nous ayons parlé , en traduisant en fran- çais un ouvrage grec d'un genre bien différent , les poésies erotiques d'Athanase Christopou- los , le chansonnier chéri des Grecs , et dont le bonhomme Théochar opoulos avait pubUé le texte. Ces petites pièces de vers sont , pour la plupart^ des imitations serviles d'Anacréon, dans un style tout-à-fait pc^ulaire , mais plein de grâce et de douceur dans sa familiarité. Aussi M. Dehèque dit avec beaucoup de justesse dans sa préface : « C'est peut-être moins comme poète que sous le rapport de la philologie que Christopoulos trouvera chez nous des lecteurs. C'est comme écrivain, et pour le style, c'est

comme pouvant nous donner une idée précise

I. 7

98 SUR TROIS OUVRAGES EN GREC MODERNE.

de Fétat de la langue grecque usuelle et fami- lière , et comme représentant tout un système grammatical , que Christopoulos nous semble surtout digne d'étude et d'observation. i>

On conçoit que la traduction d'un pareil ou- vrage était une œuvre bien ingrate. Pourtant , dans ces petites peintures anacréontiques , il y a un laisser-aller voluptueux et oriental , qui se retrouve encore après le terrible passage de ces petits vers si iaciles dans la prose d'une autre langue. En voici un court échantillon : c Dans le jardin des Grâces , l'Amour était avec moi et certaine jeune beauté ; Bacchus était aussi des nôtres ; nous foisions bonne chère , nous pre- nions du bon temps , jouant ensemble , riant , causant ^ criant vive l'Amour ! Bacchus chan- tait, et l'Amour versait à pleine coupe un breu- vage enchanteur , et souvent de son éventail il

nous envoyait un vent frais. Pour nous

Alors vinrent les Grâces , portant toutes

trms des cithares dcmt elles tiraient de doux ac- cords. Lorsqu'elles cessaient de jouer comme pour se reposa*, Bacchus reprenait et nous chantait des chants ingénieux. Cédant à cette douce mélodie , ma jeune compagne et moi ,

Sim TROfS OUVRAGES EN GREC MODERNE. 99

étendus sor xak lit de fleurs , nous goûtâmes un profond sommeil , et ràmour , près de nous , nous rafraîchissait de son souffle l^er. >

Ghristopoulos ne s'est pas toujouis coatenté de sacrifier aux Grâces , il a quelquefois sacrifié au mauvais goût , témoin le commencement de cette petite élégie : c O tombeau qui renfermes mon amante, prends la plume, écris, je te donnerai pom* encre les larmes que je répands. Écris à Tenfer , sombre demeure sans soleil , ce que je vais te dicter : En£^ inexorable qui dévores le monde , etc. >

On est presque étonné aujourd'hui de reve- nir avec quelques détails sur ces Grecs qui , il y a dix ans , taisaient battre tous les cœurs , pour qui toutes les belles dames disaient des quêtes , à qui les arts divers empruntai^it leurs sujets , dont Tavenii* occupait également le phi- losophe , l'archéologue , l'homme d^état , le mi- litaire , le poète , l'aventuriOT. Il est des esprits plus constants^ qui, s'étant voués dès lors à l'é- tude de ce peuple remarquable , n'ont cessé de le suivre dans sa gloire , ses fautes , ses succès , ses revers et ses nombreuses vicissitudes poli-

100 SUR TROIS OUVRAGES EN GREC MODERNE.

tiques. Ils recueillent avec constance et coor* donnent avec soin tout ce qui intéresse cette nation de leur choix ; et, jeunes encore, ils sont ainsi les représentants d'une époque qui semble déjà bien loin de nous.

NOUVEAUX DOCUMENTS

SUR

LES MANUSCRITS DE PHÈDRE,

ET RÉSUMÉ

tm LA BIBUOGRAPHIE DE CET AUTEUR *.

Habent suafata libelli: il a'est peuirétre pas d'observations que la critique littéraire trouve plus souvent l'occasion de vérifier , dans l'exa- men de ce qui a échappé au grand naufrage de l'antiquité ckssique.Tel poète^idontla gloire est arrivée jusqu'à nous par les mille voix de la re- nommée,, comme Simonide,.Anacréon, Mé- nandi*e , n'a rien laissé de lui que cette gloire ,

* Ce morceau a été lu à l'Institut , dans les séances de FAcadémie des Inscriptions et Belles-Lettres , des 12 et 19 août 1836.

102 NOUVEAUX DOCUMENTS

dont les titres ont péri , à l'exception de quel- ques courts fragments , épars çà et là. Or, sans vouloir renoncer gratuitem^it à aucune des parties de Théritage de Tantiquité , dans Tétat nous le possédons , Ton peut dire cependant que Ton aurait volontiers accepté rechange de plusieurs poèmes médiocres arrivés jusqu'à nous y contre ces ouvrages Ëuneux qui méri- taient mieux d'être immortels. De même , dans les nombreux écrits d'un savant aussi câièbre que Varron , par exemple , il est sans doute plusieurs traités dont les sciences , l'érudition , auraient tiré un profit plus grand que de telle partie des nombreuses productions du fécond Galien , si Êivorisé par cette fortune capricieuse. Sans doute aussi l'histoire eût acheté volontiers par le sacrifice de plusieurs de ses sources an- tiques l'assurance de retrouver celles de Théo- pompe , de Trogue - Pompée. Enfin plusieurs grammairiens , plusieurs mythographes , qui se répètent sans cesse les uns les autres , quel- ques rhéteurs verbeux , quelques secs abrévia- teurs, eussent été d'une perte peu regrettable , en comparaison d'un même nombre d'auteurs éminents en différents genres , dont le mérite a

SUR LES MAIWUSCRITS DE PHEDRE. 103

été constaté par le sui&age unanime de tant de générations , qui les ont admirés autrement que sur parole.

Pour Içs bons ouvrages qui nous restent dans un état incomplet (et c'est de beaucoup le plus grand nombre) , combien ce que nous en con- . naissons ne fait-il pas regretter plus vivement ce qui en manque ! A quel prix n'auraiton pas consenti pour compléter les Annales de Tite- Live , de Tacite , les œuvres de Polybe , de De- nys d'Halicarnasse !

En voyant aussi plusieurs auteurs mécfîocres multipliés par l'écriture à une quantité d'exem- plaires , et un auteur du premier ordre conservé par un seul manuscrit , dernier souffle de son existence , recueilli heureusement avant qu'il ne s'éteignît comme les autres ; en voyant cette inégalité , l'ami de l'antiquité ne peut s'empê- cher de reprocher aux copistes du moyen-âge leur manque de discernement. Tandis que des livrets d'école primaire, tels que la Schédo- graphie de Manuel Moschopule * , sont multi- pliés presque à l'infini , un seul manuscrit nous

* La Bibliothèque du Roi possède vingt manuscrits de cet ouvrage.-

104 NOUVEAUX DOCUMENTS

conserve cet excellent Traité du Sublime attri- bué à Longin*.

Je pourrais développer par d'autres exemples ces considérations sur la fortune des ouvrages anciens y si mon but n'était de les appliquer à un seul , les fables de Phèdre. C'est ici , du moins , un des heureux accidents de cette ca- pricieuse répartition du sort. Pendant que tant d'écrivains , préconisés par leurs contempo-

* C'est le manuscrit de la Bibliothèque, 2Ô3G , petit in-4*, sur parchemin , du dixième siècle , et d'une très-belle conservation. D'autres manuscrits du même traité , écrits au quinzième et au seizième siècle, sont évidemment copiés sur celui-ci , dont ils reproduisent exactement les lacunes. On peut voir à ce sujet la note de Boivin dans le catalogue des manuscrits grecs de la Bibliothèque, page 435. Le Traité du Sublime ^ potir titre dans ce manuscrit : Atowvc'ov ri ao/>ivov tct^'i C4/00V5. C'est la seule raison que l'on ait eue de l'attribuer à Longin , auquel plusieurs critiques modernes veulent l'en- lever pour l'accorder à Denys d'Halicarnasse.

lin des exemples les plus saillants qu'on pourrait encore citer au sujet des ouvrages qtii nous sont parvenus par un seul manuscrit est celui des Annales de Tacite , ainsi que nous l'ont fait remarquer MM. Dureau de la Malle et Bur- nouf père. Cet exemple est surtout remarquable en l'oppo- sant a ;x soins que l'empereur Tacite avait pris de multiplier les copies des œuvres du grand historien de son nom.

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SUR LES MANUSCRITS DE PHEDRE. 105

l'ains, et dont la renommée a continué à se trans- mettre d'âge en âge , ne nous sont plus connus que par ce concert lointain d'éloges, voilà qu'un manuscrit latin révèletput-à-coup à Pierre Kthou , en 1596 , un talent original et profond avec le nom d'un affranchi d'Auguste, qu'il cherche vainement dans toute la littérature des premiers siècles de notre ère , si Ton excepte cette expression assez incertaine de Martial : Improbi jocos Phœdri *. Il est obligé, pour trouver un témoignage positif, d'arriver à un versificateur du quatrième siècle , Aviénus ** , après lequel on ne trouve , non plus qu'aupa- ravant , aucune autre mention de Phèdre. Et pourtant ce poète , qui semble arriver pour la première fois à la lumière , peut être comparé , par son esprit vif et ingénieux , aux auteurs les plus fins de son temps. A la finesse il joint un style à la fois clair et précis , il est impos- sible de ne pas reconnaître l'âge d'or de la litté-

* Lib. III , épigr. xx , v. 5,

**«.... Quas Grœcis iamhie Babrius repetens in duo vo- lumina coartavU; Phœdrus eiiamparlem aliquam quinque in libdlos resolvit^^

Inprœfal,fahul. jEsopicarum ad Theodos.

106 NOUVEAUX DOCUMENTS

rature latine. Je ne crois pas , en e£kt , qu'on puisse assigna à une autre époque des vers comme ceux-ci :

Est ardelionum quxdam Romae natio , Trépide concursans , occupata in otio , Gratis anhelans , mnlta agendo nihil ag ens , Sibi molesta et aliis odioâssîma *.

Gomment donc cette antiquité , si sensible aux charmes de l'élocution , et qui peut-être aussi aimait plus /]ue nous les préceptes moraux sous toutes les formes , put^elle laisser passer pres- quei naperçu Télégant fabuliste? Comment un auteur dont la découverte fut un événement lit- téraire à la fin du seizième siècle paraît-il avoir été inconnu à ses contemporains? Nous ne sa- vons ; mais telle fut la première remarque à la- quelle donna lieu la publication de Phèdre. Les sceptiques en rapprochèrent la grande érudition de Pierre Pithouet sa connaissance approfondie de Tantiquité. Peut-être même la célébrité de la satire Ménippée , à laquelle ce grand magis^ trat avait pris tant de part**, disposa-t-elle les

* Lib. II, fab. 6.

*'Il est auteur de la harangue djB M. d'Aubray pour le

SUR L£S MANUSCRITS DE PHEDRE. 107

lecteurs du temps à la supposition d'une ingé* nieuse fiction littéraire , même lorsqu'elle û'au'^- rait plus , comme cette fameuse satire , une im- portance et un but politiques.

La mort de Pierre Pilhou , arrivée presque aussitôt après sa publication de Phèdre , l'enb pèçba de dissiper lui-même ces premiers doutes» et de démontrer l'authenticité de son auteur , comme il lui aurait été si facile de &ire , en donnant sur le manuscrit du dixième siècle , qu'il tenait de son frère François , des détails qui n'am*aient plus permis de doute raisonnar ble. A moins d'une pareille circonstance , ces détails bibliographiques n'étaient pas , comme aujourd'hui , dans les habitudes de l'érudition , dont le vol plus élevé semble avoir dédaigné le terre-à-terre de ces accessoires.

Toutefois l'authenticité des fables de Phèdre ne tarda pas à être corroborée d'upe preuve nouvelle par la publicité que le P. Sirmond , jésuite, appela sur un manuscrit qui existait dans la bîldiothèque bénédictine de Saint-Rem y de Reims. Nicolas Rigault , à qui Sirmond remit

tiers-état. C'est la plus considérable des harangues, de la satire.

108 NOUVEAUX DOCUMENT»

les variantes qu'il avait prises sur les manu- scrits de Reims , s'en servit pour l'édition qu'il donna en 1617, et qu'il dédia à l'illustre ' président Jacques-Auguste de Thon *. Le même Rigault joignit une troisième preuve aux deux précédentes , en faisant connaître ** l'existence de quelques feuilles d'un manusmt également ancien , sur lesquelles étaient écrites quelques fables du second livre , et qui de Pierre Daniel étaient passées en la possession de Paul Pétau. Voilà tout ce qu'il y a de connu en feit de ma- nuscrits anciens des fables de Phèdre : celui de Pithou, celui de Reims, et le fragment de Daniel. Ils furent connus , comme on voit , presque àr la fois , par la publicité que donna au premier l'édition Princeps de Pithou .

Mais ici se trouve une longue lacune dans les éditions de Phèdre , qu'on pourrait appeler ori- ginales , comme étant publiées immédiatement d'après les manuscrits. Celui de Reims, de- puis Sirmond , fut encore examiné par plusieurs personnes***, mais seulement comme objet de

* M. de Thou mourut le 7 mai de cette même année. ** Bannies notes de cette même édition. *** Entre autres , par Tabbé d'Olivet.

SUR LES MANUSCRITS DK PHÈDRE. 109

curiosité , OU pour le Querolùs de Plaute , qui y était joint. Quant au manuscrit de Pilhou , il était passé , par succession ^ dans la Êunille Le Pelletiier ^ il ne parsut pas avoir été conunu- niqué jusqu'en 1780. A cette époque , M. Le Pelletier de Rosanbo , président au parlement de Paris , en donna communication au P. Brc- tier; mais, à la né^genceavec laquelle ce jé- suite en profita , on voit qu'il n'en a pas senti tout rintérét littéraire. Déjà, depuis plusieurs années, on n'avait plus le manuscrit de Reinis ; car la bibliothèque de Saint-Remy avait été con- sumée par un incendie en 1774. La fin de ce siècle ayant am^ené les désastres de la révolu- tion , périt le président Le Pelletier de Ro- sanbo, dont les biens furent confisqués, on crut long-temps que le manuscrit de Pithou avait eu un sort semblable à celui de Reims.

Pourtant M. le marquis de Rosanbo , fils du ^sident et chef actuel de Êunille Le Pelle- tier , en rentrant en possession de ses biens , recouvra aussi , par une heureuse circonstance , ce monument de l'illustration littéraire répan- due sur sa famille par les Pithou.

Une note de feu M. Barbier ayant porté ce

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Élit à la connaissance de M. Schwabe de Wd- mar , ce respectable savant , si honorablement connu par ses travaux sur Phèdre , voulut cou- ronner sa carrière en provoquant l'espèce de résurrection du plus ancien nianuscrit de son auteur favori.

Outre la satis&ction qu'un homme dont toute la vie a été consacrée à un seul auteur doit trouver à en faire renaître les textes les plus anciens , cette publication avait réellement pour Phèdre un intérêt particulier. Au silence près* que absolu de l'antiquité à son égard s'était encore joint quelque chose de moderne que l'on croyait apercevoir dans la tournure de son esprit. Les preuves multipliées de l'authentidté de ses &bles montrent le vague de ce genre de critique. La première preuve se trouve dans Texistence de manuscrits remontant à une ^>o- que d'ignorance qui n'am^t pu certainement produire une aussi parfaite imitation , et qui se serait trahie par toute autre trace que le genre de saiUies l'on veut reconnaître l'esprit mo- derne , faute de rendre peut-être assez de justice à la finesse du génie des anciens.

Du reste , le genre de raisonnement tiré de la

SUR LES MANUSCRITS DE PHÈDRE. 111

barbarie du milieu du moyen-âge ne pourrait s'appliquer de même à des manuscrits grecs écrits dans l'empire d'Orient , la drilisation bysantine et les traditions classiques de la haute littérature grecque , pour tout ce qui tient au mécanisme du style , purent produire , vers le dixième siècle, un pseudo-Anacréon , assez ingénieusement versifié pour avoir d(mné le diange à de trèsrhabiles gens. Mais , en Occi- dent , cette même époque est celle de la plus grande barbarie du moyen -âge. L'imitation d'une latinité aussi pure , possible au quinzième ou au seizième siècle , était impossible alors ; et , n'y eût-il d'autres indices , un ouvrage la- tin de ce style , transcrit au dixième siècle , re- monte nécessairement jusqu'au commencement de notre ère.

Cependant , pour ne pas donner trop d'im- portance à l'édition du Codeur Pithœanus , il est nécessaire de dire que M. Schwabe avait trouvé très-judicieusement le genre de preuve dont nous venons de parler dans les febles d'un nommé Romulus , dont Vincent de Beauvais a cite vingt-neuf dans son Spéculum doctrinale. Car il a été impossible de ne pas reconnaître

112 NOUVEAUX DOCUMENTS

dans la prose de Romulus les lambeaux des vers de Phèdre dont elle est tissue.

Le manuscrit de Pithou est venu confirmer surabondamment cette induction. M. Hase , à qui M. Schv^abe s'était adressé pour tâcher d'avoir connaissance du manuscrit , voulut bien l'examiner avec moi chez M. de Rosanbo , et le reconnut pour n'être pas plus récent que le dixième siècle ; ce qui m'engagea à le repro- duire avec une exactitude scrupuleuse , en y joignant lefac^-simile d'une page.

L'abbé Pluche avait donné dans son Spec- tacle de la Nature * un spécimen de quelques lignes de ce manuscrit de Reims , dont le P. Sir- mond avait fourni les variantes à Rigault. Mais on ne possédait point un relevé complet de ce texte , et la catastrophe qui avait consumé la bibliothèque de Saint-Remy semblait rendre cette perte irréparable. M. Van-Praet y remé- dia cependant en me communiquant un vor lume de la Ribliothèque du Roi , dom Vin- cent, bibliothécaire de Saint-Remy, avait lui-même , avant l'incendie , écrit , en marge

* Tome VII , page 244.

SUD LES MANUSCRITS DE PHEDRE. IIS

<les Êibles imprimées , les variantes du manu- scrit de Reims. J'ai joint ces variantes au texte du manuscrit de Rosanbo , dans l'édition que j'en ai donnée en 1850. Mais on va voir tout-à- l'heure qu'il ne serait peut-être pas impossible d'arriver encore plus près du monument lui- même. Poursuivons cependant l'examen des progrès faits par la bihlicgraphie de Phèdre , depuis 1850.

En parlant , dans la pré&oe de mon édition , des seuls manuscrits anciens qui nous ont con- servé les iables de Phèdre , je disais du frag- ment connu sous le nom de vêtus Danielu Chartula, sur lequel on n'avait alors que des renseignements très^imparfaits : c C'est un des manuscrits dont on peut isuivre le mieux l'his- toire. » A la mort de Danid *, Paul Pétau acheta ce fragment , qui prit le nom de Peta^' viensis Codex. La reine Christine le fît acheter à la vente de Pétau , et le communiqua à Vos-

* Ces renseignements sont empruntés à une excellente dis-- sertation de M. Adry, est expliquée môme Torigine de ce fragment avant qu'il ne vint en la possession de Pierre Da- Jiiel. J'ai donné tous ces détails de M. Adry dans ma pré- face , page 20 et suiv.

I. 8

1 i A nouysAux documents

siiis. On sadt que les manuscrits de Christine ont passé dans la bibliothèque du Vatican. Ce* lui-ci y est-il encore? n'y est41plus? c'est une question dont M. Fabbé Mai saurait peut-être donner la solution. >

Si rillustre bibliothécaire du Vatican n'a pas eu connaissance de ce Yoeu (comme son silenee à cet ^ard semble l'indiquer) , du moins une heureuse coïncidence hii fit publier dès 1851 " ce fragment qui jse trouvait en effet au Vaticsm. H se compose de huit &bles du premier livre *\ Cette publication décida ainsi la question du manuscrit de Daniel , un an juste après que notre édition avait décidé celle du manuscrit de Kthou.

Dans l'exposé dont nous avions Mt précéder notre travail , parmi les raisons qu'on avait ^ues de mettre en doute l'authenticité des &bles

* Dans le tome III de ses Cîassiei Auciores e Valicanis todd. editi. Rom» 1831. De la page 310 à la page 314.

** En voici les titres : De Leone et Jsino, Cervus ad fon- iem laudans comua. Fulpis ad eorvum. Canis ad cvem. Lupus testis commodasse eontendit Mulier parlu- riens ad virum, Canis pariuriens ad alteram, La sep- tième est sans titre : c'est celle des Canes famelici, Léo éeficiens, aper, taurus, asellus.

SUR LES MANUSCRITS DE PHÈDRE. 115

de Phèdre , nous devions une mention à Pérotti, prélat italien du quinzième siècle, qui, dans son commentaire sur Martial, parlait des fables que dans sa jeunesse il avait mises en vers d'après Phèdre et Âviénus , et citait même dans un autre endroit du même conunentaire la fable de Phèdre Arbores in Deorum tutela. Or on avait voulu en conclure que ce prétendu Phèdre n'é- tait que Pérotti lui-même ; mais la découverte laite par d'Orville en 1727 des iàbles de ce sa- vant prélat donna le mot de Ténigme. c Le manuscrit trouvé par d'Ot*ville , dit M. Adry, était dans le plus mauvais état ; des pages en- tières manquaient ; d'autres étaient entamées par l'humidité , et l'écriture paraissait à peine dans quelques endroits. Après le titre \ ainsi conçu : Nicolai Pérotti Epitome fabularum ^sopij Avieni et Phœdri, ad Pyrrhum Perottum, frairis filium, adolescentem suavissimum, inci'^ pit féliciter, se trouvaient ces vers :

Non sunt hi mei , quos putas , yersiculi , Sed ^sopi suDt , et Avieni et Phaedri. Collegi ut essent, Pyrrhe , utiles tibi.

* Je supprime ici Tindication des autres pièces renfermées dans ce manuscrit.

116 NOUVEAUX DOCUMENTS

Sœpe yersicuk)» kiterpoBeiis meos Quasdam tuis quasi insidias auribus.

Ces vers expliquaient tout. Il était évident que Pérotti avait possédé un manuserit de Phèdre , dont il s'élait servi , connue on vient de le voir , et , ainsi qu'il l'ajoute ailleurs , dans sa jeunesse , c'est-À-dire à une époque Fim- primerie n'était pas encore découverte, puis- qu'il fut sacré archevêque de l^ponte en 1458 *.

D'Orville fit donc une copie de ce manuscrit mutilé, et l'envoya à Burmann ; mais cette co- pie et l'original participèrent à l'espèce de fata- lité attachée aux manuscrits de Phèdre, car l'un et l'autre disparurent jusqu'en 1808 ; MM. Gassito et Janelli retrouvèrent à Naples ce manuscrit mutilé , tel que l'avait décrit d'Or- ville, et éditèrent soixante^uatre &bles qu'il contient , dont la moitié sont des &bles de Phè- dre , données par les manuscrits de Pithou et de Reims , et les trente-deux autres , selon toute vraisemblance , appartiennent à Pérotti , de la

* Par conséquent , deux ans seulement après Timpression du psautier de Mayence , le plus ancien livre imprimé dont la date soit connue.

SUR LES MANUSCRITS DE PHEDRE. 117

manière qu'il l'explique à son neveu , dans les vers que nous avons dtés.

Or n[ionsignor Mai découvrit encore , en 1831 , dans le Vatican , un manuscrit complet * et en fort bon état de ces mêmes fables de Pé- rotti y dont les mutilations , dans le manuscrit trouvé par d'Orville , avaient donné lieu à tant de dqctes conjectures , et s'était exercée à l'envi la sagacité des premiers éditeurs. . M. Orelli , de Zurich , . réimprima , cette même année, les deux nouvelles découvertes de M. Mai , non moins heureux à la garde de la Vaticane qu'à celle de l'Ambrosienne. Ces nou- veaux titres de l'illustre bibliothécaire auprès du monde savant avaient en effet un intérêt tout particulier pour M. OrellL II venait de re-

* Mai représente ce manuscrit comme un des plus ri- ches et des mieux écrits qu'on puisse voir. Il ajoute ensuite : « Primo autem in folio septem ornatissimi circuli effingun- i> tor , quorum médius ac maximus , sic aureis cœruleisque » litteris loquitur : in hoc pulcherrimo codice coniinentur » nonnulli poetœ latini juniores qui in circumspectis circu- » lis sunt annotaii. In his autem circulis legitur : l. Chris- » tophori Londini Xandra, 2. Callimachi ( Veneti scilicet ) » epigrammata. 3. Nicolai Perotii epigrammaia et fabulw* » 4. Jntonii Pgnormitœ Hermaphrodilus , etc. »

118 NOUVEAUX DOCUMENTS

produire mon travail sur le maRuserit de Ro^ sanbo, en y joignant les notes de Bongars conservées à la bibliothèque de Berne. Leur comparaison avec le texte du manuscrit Ro- sanbo lui prouva que ces notes provenaient d'une collation que le savant éditeur du Gesta Dei par Francos avait laile de ce manuscrit , alors entre les mains de François Pithou.

La belle édition de M. Sch^^abe , qui restera f je crois, le travail le plus substantiel sur le &- buliste latin , avait paru en 1806 , avant la dé- couverte de M. Janelli. Aucune édition critique de Phèdre n'avait donné comme complément ces fables nouvelles , publiées plusieurs fois sé- parément. M. Adry avait préparé une édition qui aurait offert cette réunion ; mais la mor^ Tempêcha de publier son travail , entièrement terminé , et qui se trouve en manuscrit , avec tant d'autres pièces curieuses , dans la biblio- thèque de M. Renouard , historien des Aides. M. Adry, en refusant Phèdre pour auteur aux trente-deux nouvelles fables de Pérotti , a donné de ce refus les raisons les plus détaillées et les mieux déduites , dans un mémoire publié par le Magasin encyclopédique ; et j'avoue que je ne

SUR LBS MANUSGRIT3 DB PHÈDRE. ild

vois pas œlles qui ont engagé, an contraiire, M. OreUi à Ëiire de œs labiés un sixième livre de Phèdre. Cela est d'ailleurs contraire au té- moignage précis d'Aviénus : Phœdrus etiam partem aliquam quinque in libellas resolvit. Du reste, en nous permettant d'exprimer cette cri- tique sur une partie de la savante édition de M. Orelli, c'est un devoir pour nous d'ajouter qu'il n'a Êiit usage de notre travail qu'en nous exprimant hautement us^ gratitude que nous expliquons par la crainte honnête et délicate de se voir attribuer le moindre mérite qui ne lui appartiendrait pas légitimement. C'est sans doute ce qui lui fait déclarer cpi'avant notre travail la confusion de toute cette question lit* téraire était inextricable. < Talem in modum , dit-il , ni evolvere exitum istarum turbarum unice ope Berger ianœ editianis potnerimus *. >

Orelli commence sa préface par la liste des manuscrits de Phèdre connus jusqu'à ce jour ; il croit devoir en compter cinq : l^ Ma-

* Jo, Casp, Orelli, Phœdri Au^, liberti fahulœ Msopicœ prima editio critica cum intégra varielate codéL Piihœani, Bemensis , Danielinî , PeroUini et edilionis principis , reli- qua vero selecta. Turici , 1881 , in-8', pag. 26.

120 NOUVEAUX DOCUMENTS

Duscrit de Pithou on de Rosanbo , rnanu^ scrit de Reims, 5^ fragment de Daniel, ÂP ma-» nuscrit de Pérotti, 5^ manuscrit de Douai.

Les deux manuscrits de Pérotti sont du quin^ zième et du seizième siècle , et nous avons dit que nous ne pouyons attribuer à Phèdre les nouvelles fables qu'ils contiennent.

Quant au manuscrit de Douai, dont on n'avait jamais entendu parler , je m'en suis in-* Ibrmé auprès de M. de Tillœul , bibliothécaire de cette ville , et la réponse qu'il m'a iait l'hon-^ neur de m's)dresser, en montrant le résultat d'un quiproquo , fera cesser les r^ets qu'ex- primait M. Orelli de n'avoir pu consulter c& monument.

« Monsieur,

» Une inadv^tance inexplicable du docteui^ Hœnel m'a procuré l'honneur de recevoir la lettre que vous avez bien voulu m'écrire le 6 de ce mois. Dans catalogue assez superBciel des manuscrits qui existent dans les diverses bi- bliothèques de France , il indique le manuscrit de Phèdre comme se trouvant à la bibliothèque de Douai. La moindre attention de sa part lui

SUR LES MANUSCRITS DE PHEDRE. 121

mi épSLVgné une erreur aussi étrange , et qui a uéœssairement trompé les savants. Le manu- scrit qu'il a rencontré à Douai n'est autre que celui des fables latines en vers élégiaques , con- nues depuis long-temps sous le titre de Anonymi veteris fabulœ JLsopiœ. Ces fables sont impri- mées dans un grand nombre de recueils d'apo- logues , etc. »

Pour juger jusqu'à quel point était excusable l'erreur de M. Hœnel , je voulus connaître ces fables , qui , jusqu'alors , ne m'avaient pas paru mériter d'attention. Les vers élégiaques de cet anonyme sentent encore plus la décadence que ceux d'Aviénus ; on en peut juger par ce com- mencement de la fable du Loup et de l'Agneau :

Est lupus, est agnus : siiii hic, sitit ille : fluerUi Limite non uno , qucerit uierque viam.

In summo bibit amne lupus, bibil agnm in imo. Hune timor impugnat , verba tnanente lupo , etc.

Nous voilà sans doute bien loin de Phèdre. Aussi le fabuliste anonyme en est un reflet bien éloigné , puisqu'il parait avoir versifié ses apo- logues d'après la prose de Romulus , qui est

elle-même une dislocation maladroite de la poé- sie de Phèdre*

122 NOUVEAUX DOCUMENTS

Les Édites de l'anonyme sont au nomln^ de soixante * , et furent publiées, pour la première fois, à Ulm, sans date , mais dans le quinzième siècle. J'ai consulté l'édition de Rome de 1485. Chaque iable latine y est suivie d'une imitation italienne, divisée en deux parties égales, la première intitulée Sonetto materiale , la seconde Soneito morale. Dans le morceau servant d'épi- logue et intitulé Canzon Finale , l'auteur de ces vers italiens apprend au lecteur son nom , qui est Zuccho Accio **. C'est de très^probable- ment que l'auteur de ces fables est nommé Ac- cius par Jules-César Scaliger* Cet illustre sa- vant , dont le génie transcendant était souvent joint à un goût un peu plus que bizarre , té-

* Il y en a soixante-deux dans le manuscrit de Douai. "* Si el nome mio alcun saper volesse ,

Digli che Accio il proprio nome mk>.

Or va , tene con dio

£ chiaramente mostra la taa arte.

E si tu trovi in parte

Chi del pronome mio saper si iagna ,

Respondi el Zuccho da Summapagoa.

Le volume n'a pas de pagination ; el , comme c'est assez fré- quent dans les éditions du quinzième siècle, il reproduit tout un manuscrit formé de la réunion de beaucoup de pièces hétérogènes.

SUR LES MANUSCRITS DE PHÈDRE. 123

moigne pour cet Âccius des transports d'admi- ration j d'après lesquels on peut supposer que si Phèdre eût été connu de son temps , il Teût trouvé inférieur ; de même qu'il préférait Stace à Homère. Personne , que je sache , n'a partagé l'admiration de Jules Scaliger pour Fauteur de ces distiques, métamorphosés par M. Haenelen iahles de Phèdre.

Ainsi les manuscrits anciens de cet auteur se réduisent à trois.

A l'occasion de celui de Reims , nous avons annoncé quelque chose de plus que les varian- tes transcrites par dom Vincent. On va voir sur quoi reposerait une donnée nouvelle.

A la vente des Uvres de feu M. Dacier , secré- taire perpétuel de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, je devins possesseur d'un exem- plaire de Phèdre , édition de Rigault , 1617 , auquel sont joints plusieurs autographes et un fac-similé.

D'abord, sur le verso du premier feuillet blanc, se trouvent deux notes, l'une de la main de M. Dacier , dans sa jeunesse , lorsqu'il était se- crétaire de M. de Foncemagne ; elle se trouve ainsi écrite sous la dictée de ce dernier : « La

lâZi NOUVEAUX DOCUMENTS

» bibliothèque de Saint-Remy de Reims possé- » dait, avant Tinœndie qu'elle a éprouvé en » 1774 , un manuscrit de Phèdre autre que ce-

> lui de Pithou. On trouvera, à la tête de ce vo- » lume , un échantillon de l'écriture du manu- » scrit qui ma été envoyé autrefois de Reims » par dom Vincent, bibliothécaire de Saint- » Remy. Je n'ai point la lettre par laquelle il

> m 'annonçait en même temps un pareil échan- » tillon de l'écriture d'un manuscrit du Que^ ï rolus *, qui a péri comme le Phèdre. J'ai » placé cet échantillon à la tête de mon exem- B plaire du Querolus. Ces deux morceaux sont » aujourd'hui tout ce qui reste des deux ma- ï nuscrits. >

Au-dessous, de la main de M. de Foncema- gne , et à une époque évidemment plus récente, se trouve cette seconde note.

« Nota* Depuis que cette note a été écrite, on

» a recouvré, à la Ribliothèque du Roi, l'exem-

» plaire de Reims , qui avait été tire de la bî-

» bliothèque de Saint-Remy, long-temps avant » l'incendie. Il m'a été communiqué : l'écriture

* M. de Fonccmagnc établit ici une distinction qui n'exis- tait point, comme nous l'expliquons plus bas.

SUR LES MANUSCRITS DE PHÈDRE. 125

3> est k même que récliantîllon cî-joînt ; mais 9 ce manuscrit est incomplet : les deux der- » nières labiés et 1 épilogue du IV® livre, et » tout le V«, y manquent. »

Puis, sur une feuille volante, l'original même de la lettre de dom Vincent dont parle la pre- mière de ces deux notes.

c Monsieur,

» Je n'ai point oublié le spécimen que vous » m avez feit Thonneur de me demander de » notre manuscrit de Phèdre et de la comé- » die intitulée Querolus ou Aulularia qui y est » jointe *. Je crois que vous n aurez point de » peine à vous persuader que Técriture est du

* Ceci est bien formel , et B'accorde avec la notice de dom Vincent , que nous avons publiée , d'après Talmanach de Reims, dans notre édition de Phèdre, page 81. Cette notice est surtout relative au Querolus, dont elle constate ainsi l'authenticité. Dom Vincent ayant envoyé à M. de Foncema- gne deux fac^imilej Tun pour Phèdre, Tautre pour Plante , M. de Foncemagne, n'ayant plus la lettre sous les yeux, crut que ces deux facsimile se rapportaient à deux manuscrits. Mais, en haut de cette lettre de Dom Vincent, il a écrit : « Nota, J*ai placé à la tête de mon exemplaire du Querolus

126 NOUVEAUX DOCUMENTS

> huitième siècle, ou au plus tard du commen-

> cément du neuvième. J'ai copié. Monsieur,

> ligne pour ligne et le moins mal qu'il m'a

> été possible : j'ai conservé la grosseur de la

> lettre , laquelle varie quelquefois ; mais , peu

> accoutumé à ce genre d'écriture , et la plume

> glissant naturellement sur les papiers trans- it parents , je n'ai pas pu donner à la lettre du » manuscrit toute la netteté qu'elle présente. » Du reste, la ponctuation, l'orthographe, etc. ,

> tout est exactement copié. Ces papiers mêmes forment dans leur longueur la page

> écrite. Que ne puis-je , Monsieur , vous don-

> ner des marques plus étendues et plus cir-

> constanciées des sentiments de mon estime et

> de la reconnaissance que j'ai aux lumières » que vous avez répandues sur notre histoire !

> J'y joins en particulier mes remercîments » pour la complaisance avec laquelle vous avez

> bien voulu vous occuper de mes brouillons.

» (édition de 1604) Téchantillon de Técritare du manu- » scrit de Reims dont il est parlé dans cette lettre. »

Nous ignorons à qui appartient aujourd'hui l'exemplaire susdit du Queroîus ,'aiuque\ se trouve annexé Tautre fac-^i- mile, complétant le travail conservateur de dom Vincent.

SUR LES MANUSCRITS DE PHÈDRE. 127

> J'ai rhonneur d'être , avec une considéra- » tien respectueuse , » Monsieur,

» Votre très-humble et très- p obéissant serviteur, L, X. Vincent ,

» Bibliothécaire de Saint-Reray. »

A Reims, le 31 octobre 1769.

J'ai bien reconnu dans cette lettre l'écriture de dom Vincent , dont j 'avais publié une autre lettre , adressée, le 6 octobre 1776 , à l'un des gardes de la Bibliothèque du Roi , en lui en- voyant les variantes du manuscrit de Reims. Dans cette dernière , il rappelait par ces mots celle que nous venons de citer , en disant du manuscrit : « J'en envoyai un spécimen à M. de Foncemagne. >

Enfin ce spécimen ou fac^imile du manu- scrit de Reims, qu'il avait calqué avec beaucoup de soin sur un feuillet de papier verni trans- parent, se trouve aussi dans mon volume, il est fixé par un fil à un feuillet blanc précédant le titre. 11 se compose des neuf premières lignes du manuscrit, puis de deux autres passages pris avec intention dans des places différentes.

128 NOUVEAUX DOCUMENTS

L un est le commencement de la fable Ovis, Cervus et Lupus; l'autre est pris dans la fable Ranœ metuentes taurorum prœlia. Il est inutile d'ajouter que ce i^écimen s'accorde bien avec le texte de ce manusoît , tel que nous le con- naissons d'après les variantes que j'ai publiées *.

* Néanmoins, pour plus d'exactitude, voici la copie exacte de ce que contient ce feuillet transparent , calqué par dom Vincent. Nous conservons même la division des lignes :

Fedri Adgusti Libebti Liber Fâbulàbum.

Aesopus auctor quâ materiâ repperit faanc ego poliui uersibus scnariis; duplex libelli dos est quod risum rao uetP et quod prudentis vitâ consilio monet calumniari si qui s aul voluerit quod arbores loquaotur non taniû fe rs fictis iocari nos meminerit faliulis.

£n marge de ce premier extrait , dom Vincent a écrit : « Ce titre et ces premières lignes descendent un peu par ma faute; mais rinégalité des lettres est conforme à celle du manu- scrit. »

ouïs CERUUJS ET LUPUS.

Fraudator homioes cum auocat sponsore improbo nom rem ex pedire.' sed mala uidere expert! t.

A la suite de ce dernier mot , le <; est barre , dom Yin^

SUR LBS MANUSCRITS DR PHÈDRE. 129

Quant au caractère , il est tout*à*fait du même âge que cduî du manuscrit Rosanbo ^ car c^est seulement qu'on peut établir la comparai- son, le spécimen gravé, donné par Tabbé Pluche étant une c(^ie imparfaite , au lieu d'être un fa4>simile.

Maintenant voici les concluions qui me semblent pouvoir être tirées de ces différentes pièces. La seconde note , écrite par M. de Fon- cemagne , affirme que le manuscrit de Reims n avait pas été brûlé , ainsi que le croyait dom Vincent , mais qu'il a été recouvré à la Biblio- thèque du Roi , et que lui , Foncemagne, l'y a vu. Ce qu'il en dit prouve évidemment que ce n'est pas celui de M. de Rosanbo , auquel rien

cent a mis entre parenthèse : « (Sic in ms.) » En marge, à U bauteur du titre , il ayait écrit : « Cette fable a le même rang dans le manuscrit que dans les imprimés. Je l'ai choi* sie pour la variante.

Au-dessus du. dernier extrait : m De la faUe Ranœ me" Ut&fUes taurcrwm prtBlia^ in edit. fab. 29, lib. i . » Et en marge du {M*emier vers : « (Sic in ms.) »

' nobis heu quanta * instat pernicies

ait interrogata ab alia . cùr hoc di

ceret . de princîpatu eu illi ceriarent.

I. 9

130 NOUVEAUX POCUMEMTS

ye manque , et le texte de Phèdre est suivi du trsûté J)e Momtris, ce dont M, de Fonce- magne aurait &it sans doute mention» Enfin la comparaison de ce calque aveclendroit qui s y rapporte aura été un moyen fecile de vérifica- tion.

n y a pourtant , je dois le dire;^ une confu- sion résultant du peu d attention que M. de Foncemagne aura mis à lire la lettre de dom Vincent, puisqu'il dit dans sa première note : La letu*e par laquelle il m'annonçait en même

> temps un pareil échantillon de récriture d'un » manuscrit du Querotua, qui a péri comme le

> Phèdre^ > Amsu préoccupé de cette idée qu'il y avait à la bibliothèque de Saint-^Remi deux manuscrits distincts , un pour Phèdre et un pour le Querolns\, M. de Foncemagne ne s'est pas étonné de ne pas voir cette comédie à la suite des fables , dans le manuscrit qu'il a eu entre les mains à la Bibliothèque. Il a seule- ment remarqué que ce manuscrit était incom- plet en tant qu'il ne contenait pas Phèdre tout entier. Il est donc probable que ce manuscrit, après avoir échappé à Tincendie par une cir- constance quelconque , fut mutilé de la manière

SUR LES MANUSCRITS DE PHEDRE. 131

dont Texplique Foncemagne , c'est-à-dire qu'il en fut arraché , outre le Querotus , tout le cin- quième livre , et les deux derniers morceaux du quatrième; mais dans cet état iloflTriraît eur core un monument précieux , et dont on doit désirer la découverte. Les recherches qui ont été Élites à ce sujet , à la Bibliothèque , d'après ma communication , sont jusqu'à présent res- tées sans résultat.

Les variantes recueillies par dom Vincent , telles que nous les avons publiées, portent trop bien toutes les marques d'un travail atten- tif et consciencieux pour que ce manuscrit , s'il se retrouve , ajoute maintenant une notable améhoration au texte d'un auteur qui a été l'ob- jet de tant de savants travaux ; mais il nous a

semblé curieux (en proportionnant toutefois l'intérêt de ces renseignements à la spécialité très-restreinte de cette petite question litté- raire ) de voir , en quelques années , toute cette lumière qui vient converger ainsi de divers cô- tés sur les sources d'un auteur dont l'existence fut si long-temps obscure ou problématique^ Habent suafata libellL

IL

GÉOGRAPHIE

SUR

LA COLLECTION GÉOGRAPHIQUE

A LA BIBLIOTHEQUE ROYALE.

Le département des cartes et plans, à la Bi- bliothèque du Roi, n a été fondé qpu'en 1828 ; et l'attention publique ne nous paraît pas avoir été suffisamment appelée sur les^grands progrès déjà obtenus dans ce nouveau département. Ces progrès sont pourtant une des meilleures preuves du zèle éclairé de messieurs les con- servateurs , auquel on s^accorde avec raison à rendre hommage. Aussi croyons-nous remplir utilement une lacune dans les renseignements littéraires en donnant ici des détails peu con- nus sur cette partie de leurs améliorations.

Ce qui a pu contribuer d'abord au peu de popularité du nouveau département géographî-

136 COLLECTION GEOGRAl^HÏQUÊ

que , c'est , d^une part , Tépoque de toiirmentef politique il achevait de s'organiser ; de l'au- tre i le local provisoire qu on a été obligé de lui assigne!*, en attendant que les nouvelles constructions de la Bibliothèque, sur la i*ue Vivienne , permissent de loger convenablement ce vaste magasin de toutes les sciences. Avant la réunion des bâtimens de l'ancien Trésor avec ceux de. la Bibliothèque « on û'aurait pas même pu trouver à loger cette addition d'un nouveau dépôt distinct ; et , avant la fin des nouvelles constructions , on ne peut même le loger que provisoirement^

Messieurs les conservateurs sont trop expé-* rimentés pour ne pas savoir l'effrayante portée qu'a chez nous ce mot provisoirement Aussi ont-ik cherché à améliorer le provisoire en transportant le dépôt des cartes à la suite de celui des estampes #

Cet arrangement) la meilleure disposition provisoire que l'on pût adopter, a peut-être rinconvénient de placer d'une manière trop accessoire un dépôt d'un grand intérêt. C'est la condition du dernier venu. Il est fâcheux que ces exigences du local , en ne permettant pas

À LA BIBLIOTHEQUB. id7

de mettre cette collection plus en évidence , re^ tardent ainsi les progrès que les soins de mes- sieurs les conservateurs désirent imprimer à la géographie, beaucoup trop négligée parmi nous.

C'est une autre cause du peu de popularité de ce dépôt * et elle est assez grave pour y don- ner quelque attention*

La géographie , disait Voltaire » est une de ces sciebces qu'il faudra toujours perfection- ner... Personne n'a encore pu faire une carte exacte de la Haute-Egypte , ni des régions bai- gnées par la mer Rouge , ni de la vaste Arabie. Nous ne connaissons de l 'Afrique que ses côtes ; tout l'intérieur est aussi i^oré qu'il l'était du temps d'Atlas et d'Hercule. Pas une seule carte bien détaillée de tout ce que le Turc possède en Asie. Tout y est placé au hasard , excepté quelques grandes villes dont les masures sub- sistent encore. Dans les états du Grand-Mogol, la position relative d'Agra et de Delhi est un peu connue ; mais, de jusqu'au royaume de Golconde, tout est placé au hasard. On sait à peu près que le Japon s étend en latitude sep- tentrionale depuis environ le trentième degré

138 COLLECTION 6E0GRAt»HlQUE

jusqu'au quarantième; et, si Ton se trompe, <îe n'est que de deux degrés , qui font ^iTiron idnquante lieues ; de sorte que , sur la foi de nos meilleuri^s cartes , un pilote risquerait de s'égarer ou de périr. »

On voit, d'après ce passage du Dietimmaire philosophique , les progrès réels que la géogra- phie a faits depuis soixante ans. Nous désire- rions en dire autant de la connaissaiïce de cette seience importante parmi nous. Mais le goût a été loin de s'en répandre dans une proportion qui répondit à ces mêmes progrès. Un savant, dont on ne peut trop, louer les nobles efforts pour populariser cette étude importante , écri- vait tout récemment encore : « Qui peut voir , sans la déplorer , l'ignorance de la plus grande partie de la population française en matière de géographie? l'Angleterre, k Prusse, l'Autri- che , la Russie même , et presque toute l'Alle- magne font rougir la France de son incurie à cet égard. > Cette incurie va même au point de faire entièrement méconnaître le degré d'impor- tance des études géographiques. Aussi croyons- nous ne pas être inutiles en appelant l'attention de nos lecteurs sur l'intérêt de l'établissement

A LA BIBLIOTHEQUE. 139

central doivent aboutir et d^où doivent rayonner tous les moyens d'instriiction en ce genre.

Un tel étal)lissenient n'existait pas en France il y a moins de huit ans , car l'ordonnance qui crée le dépaitement des cartes et plans à la BiUiothèque du Roi est dii 50 mars 1828* Jusque , les richesses géographiques possé- dées par la BiMiothèque étant réparties entre département des livrés imprimés , celui des manuscrits et celui des estampes , n^étaient qu'un accessoire pour les savants chaînés de la conservation ces différents dépots , et qui n'avaient pas la géographie pour spécialité. Le ndn^hi^e d'employés dont ils disposaient était d'ailleurs nécessaire tout entier au senîce de leur département. « C'est pourquoi , dit M. Jo- mard , ces pièces n'avaient pu être , jusqu'à présent , ni classées , ni cataloguées , ni estam- pillées, ni même comptées et inscrites sur des listes ou des bulletins : partant^ pas de moyens de contrôle. Comment eût-on pu découvrir et fournir aux travailleiffs , à moins de recherches d'une longueur extrême , telle carte donnée, sans négKgOT le service plus impérieux des livres

lÂO COLLECTION GEOGRAPHIQUE

imprimés ? Comment s'assm*er aussi de l'exis- tence de telle pièce rare et précieuse dans les portefeuilles ? Le public laborieux ne pouvait donc être satisfait pour les demandes de cartes géographiques : comment aurait^il afflué à la BiUiothèque pour les consulter? »

L^insouciance du public français à cet égard semblait donc en quelque sorte justifiée par celle de l'administration , se mettant elle-même à la remorque d'un prqugé général , au lieu de chercher à donner une puissante impulsion pour le détruire. Une réunion particulière , Société française de Géographie , était le seul point central pour cette science ; mais elle avait pour but ses progrès et non sa popularité. Le gouvernement devait envisager la chose sous un autre point de vue qu'une assemblée de sa- vants : ce qu'il devait au public , c'était un foyer d'instruction pour tout le monde.

Nous voyons dans les considérations que le conservateur du nouvel établissement se crut obligé de publier , et que nous avons déjà citées, que l'on prétextait le peu d'empressement du public d'autrefois à consulter les cartes de nos bibliothèques pour refuser d'enrichir, en ce

À BIBLIOTHÈQUE. lAl

g^ire , les collections nationales , et Ton expli* quaît ce peu d'empressement par la pénurie des ressources , pénurie qu'exagérait le manque de notions précises sur tant de trésors en-- fouis.

Le seul moyen d'échapper à ce cercle vicieux était d'inventorier ces richesses , de les réunir , de les classer. Pour cela , il Mlait à la fois un savoir spécial et une mission spéciale. On ne saurait trop se féliciter d'avoir ces conditions réunies dans un homme qui avait déjà attaché son nom à deux nobles entreprises qu'il avait menées à bonne fin. L'une est la publication du grand ouvrage sur l'expédition d'Egypte , et l'autre les progrès de la civiHsation de ce même pays par l'instruction des indigènes en France. n y avait , dans un tel choix , d'heureuses ga- ranties pour la fortune du nouvel établissement. Nous montrerons tout-à-l'heure quelques-uns des résultats importants auxquels le zèle éclairé et persévérant de M. Jomard est déjà parvenu. Mais auparavant nous ne devons pas oublier que l'éducation géographique du public , si l'on peut s'exprimer ainsi , commence à peine , et que la plupart de nos lecteurs doivent se trou-

14^ COLLECTION GEOGAAPHIQUE

ver sous Tempire des préjugés qui prouvent justement l'utilité de l'institution obtenue.

Au lieu de nous faii*e illusion , il vaut mieux reconnaître l'infériorité pu nous met , à coté de la plupart des autres peuples , l'ignorance près* que générale, ou du inoins la connaissance très- insufiisante de la géographie , qui règne parmi nous. Gela est d'autant plus saillant, que la France 9 fourni à cette science des illustrations du premier ordre , et qui ne le cèdent en rien aux plus célèbres géographes étrangers. < Et qu'on ne dise pas , remarque si bien M. Jo* m£^*d , que les Sanson , les de Lisle , les d'Anville , les Gassini et d'autres encore , ou bien quelques illustres voyageurs et naviga^ teurs français , les Fleurieu , les Bougainville , les La Pérouse et un grand nombre d'hommes habiles qui leur ont succédé , et qui honorent le temps présent , que ces hommes ont obtenu dans un peu de renommée le prix de leurs travaux. Leur dévouement à la cause des sdences et des découvertes devait avoir pour véritable fruit l'avancement de la géographie en France, les progrès de l'enseignement géographique et Textension des connaissances , et c'est ce qui

A hK BIBUOTHàqCJE. 1^3

n'est pas arrivé : leur njérite n'en est que plus grand ; mais il n'appartient qu'à eux , et il n'a pas eu sa digne récompense. >

Dans cet état de choses, on regarde comme très-su£Ssants quelques atlas composés d un petit nombre de cartes générales , pour offrir une idée l'ensemble , ensuite des cartes par- tiales , jmntes aux livres de voyages , d'expé- ditions qu'elles éclaircissent ; puis quelques cartes de circonstances , bâclées à la hâte, pour pouvoir suivre, tant bien que mal, l'événe- ment du jour. Un dépôt géographique spécial semblerait donc, d'après cela, un luxe inutile.

M. Jomard, apercevant, dans les antugéo- graphes qui raisonnent ainsi , l'absence des pre- miers principes d'une science par eux si mal jugée , n'a pas dédaigné de leur en expliquer, avec la simplicité d'un enseignement élémen- taire , les plus humbles notions primordiales ; mais il l'a lait avec la supériorité d'un des maî- tres de la scielice. t Qu'est-ce qu'une bonne carte géographique ou topographique, se de- mande-t-il, sinon la représentation complète d'un cert£^n ordre, et souvent d'une multi- tude coBsidéi^le de faits scientifiques , rassem-

144 COLLECTION GEOGRAPHIQUE

blés dans un seul cadre, de résultats, d'observa- tions positives, rapprochés sous la forme la plus commode et la plus claire? D'un seul coup- d'œil , en effet , vous y embrassez plusieurs sys- tèmes entiers : l'aspect phyi^ique , les distances des lieux , les rapports d'état à état , de pro- vince à province, les divisions politiques; la forme , l'origine et l'issue des bassins , soit de premier, de second ou de troisième ordre ; les moyens ouverts les obstacles opposés aux communications intérieures et extérieures , dr- constances qui règlent tous les rapports du commerce et de l'industrie , qui président aux questions de paix ou de guerre; en un mot, pres- que tous les éléments des rapports sociaux. » On lit un livre , on perçoit , pour ainsi dire , une carte. Un livre se lit mot par mot , et page à page ; une carte permet d'embrasser tout un su- jet à la fois ; une carte est aussi une description comme un livre de géographie , mais une des- cription graphique. Chacune de ses produc- tions s'adi^esse à une faculté différente de l'in- telligence. »

Avec la même netteté simple et philosophi- que est démontrée ensuite la différence qui

r

A LA BIBLIOTHÈQUE. 1^5

existe entre une carte géographique , produit d'opérations mathématiques , dont le premier mérite est dans une rigoureuse exactitude , et une estampe , produit de l'art et du goût.

Voilà donc les caractères distinctifs d'une carte bien définis. Le savant académicien , en ayant démontré l'intérêt spécial, obtint pour cette branche des connaissances humaines un établissement particulier, comme ceux qui hd sont consacrés depuis long*temps dans les prin- cipaux états de l'Europe. Aux collections à peu près enfouies jusqu'alors à la Bibliothèque il a joint la récolte de ses visites dans les combles du Louvre et dans les greniers de l'Institut. A ces investigations ont été dues plusieurs des cu- riosités géo^aphiques les plus remarquables, telles qu'une immense carte de la Chine , sur taffetas , que signalent à la fois la candeur de ;Ses dimensions , le' fini de ses détails et la déli* catesse du caractère d'écriture ; une carte d'A- mérique, de 9 pieds et demi sur 8 pieds, peinte en 1601, a Florence, arrivée, on ne sait comment, à la Bibliothèque , et que M. Jomard a fait res- taurer de manière à lui rendre tout son éclat. Parmi les plus anciennes, on doit citer celle de

I. 10

146 COLLECTION GÉOGRAPHIQUE

la France , peinte pour Charles IX , par Hamon filésien, en 1568 » véritable miniatnre et chei^ d'œuvre de travail et de finesse* ËUe est exposée dans une des salles du local provisoire. le conservateur, pour stimuler un peu Tinsou- siance du public au sujet de la géographie , a cherché à piquar sa curiosité en exposant à ses r^rds un choix varié de ce que la collection présente de plus saillant*

A côté de cette oe^uvre délicate du seizième siècle, se voit avec intérêt une planche en cuivre , gravée par les Arabes et trouvée à Bé- lida , régence d'Alger* On y a tracé le plan du tombeau de Mahomet à la Mecque et la des- cription détaillée de sa personne. Les caractè* res sont disposés d'une manière bizarre et symbolique; la gravure provenant de cette planche se trouve en regard , et un plan détaillé du tombeau de Mahomet édaircit la partie du texte arabe qui s'y rapporte. Une admiraMe carte du sud-est de la France , par d'Anville , montre que cet homme illustre jo^nait à sa profonde érudition une précision de dessin, une netteté dans l'écriture et dans les moindres dé^ tails, qui faisaient de lui un géographe accomph*.

A L4 BfBLtOTHÈQtJt'.. ift?

Cette salle et celle cpii la préeède affirent encore beaucoup d'aaires objets curieux , tek qu une grande mappemonde chinoise, Êôse pal* les ordres et pour l'usage de Tèuipereur Kazig- fai ( 1671 ); la carte de la mer Gaspiennë :, au^ lograj^e donné par Pierre-le*Gr£ffid à k Biblio- thèque royale > pendant son voyage à Paris en 1725, et ouvrage du czar ; une carte composée^ à la Bastille, par La Bourdonnais, pendant quH était au secret , dessinée avec une pièce de six liards taillée en plume, sur une mousseline, et lavée avec du marc de café ; l'ancienne carte de France de La Guillotière (1627), et de super- bes cartes italiennes , espagnoles et portugaises, de 1476 à 1589, sur peau de vain et coloriées richement; une grande carte bdiandaise, de 1610, représentant le globe entier, couverte de peintures remarquaWes , avec les coutumes des peuples des pays outre-mer, les aiûmaiixiH; les productions. Non loin de ce grand mori ceau est la carte de la Chine , dont nous avons parlé tout-à-l'heure , et qui a été restaurée par les soins de M. Jomard, au point qu'on ne peut plus se figura* Tétat de dégradation il lavait trouvée.

148 COLLECTION GEOGRAPHIQUE

n a Êdt aussi réunir et suspendre aux murs d une s^Ue basse les vastes cartes exécutées par fragments pour le grand ouvrage sur l'Egypte. Voltaire , qui désirait une carte de la Haute- Egypte , n'en espérait jamais sans doute uitô aussi belle. Et pourtant M. le colonel Lapie en a donné , sur nm moindre écbeUe, une plus parÊdte encwe, e|* qui est un des chefsKl'œu- vre de l'art en c^ genre. Tout ce qui concerne l'expédition d'Elgypte , souvenir si cher à l'ho- norable conservateur, est réuni dans cette ga- lerie, ainsi que plusieurs rdiefs exécutés en Angleterre et en Allemagne , et tels , que la Prusse en emploie déjà avec succès dans l'en- seignement. Le plus remarquable est celui de l'ile Glare , dont l'exécution est due aux soins* du grand jury du comté de Mayo , en Irlande. Il est à l'échelle de 1/10080. Tout est déter- miné rigoureusement ^ la hauteur de chaque point important ayant été mesurée. Comme aucun détail quelconque , étranger à la forme du sol , ne distrait l'attention de l'observateur; il y suit de l'œil, avec une facilité extrême , les mouvements variés et infinis du terrain, et pres- que tous les accidents du sol. Les lignes de

A LA BIBLIOTHÈQUE. 149

partage y sont figurées de la manière la plus claire. »

« Sur des cartes de cette espèce , continue M. Jdmard, le géologue, l'ingénieur, le mili- taire, l'administrateur, pourraient lire des resultatsimportants.il n*est pas jusqu'au natu- raliste et à l'homme qui s'occupe de Tagricul- ture en grand, qui ne pussent y trouver des renseignements utiles. Enfin l'homme politique, qui veut se former une idée parfaitement sûre de ce qu'on appelle limites naturelles , doit consul- ter des cartes en relief de cette espèce , et il évi- tera de graves erreurs , ou de singuliers qui- proquos , auxquels il est exposé en fixant ces limites sur les cartes gravées ordinaires.

Ce procédé si utile , qui constitue proprement ITiypsographie , amènera de grands perfection- nements dans l'hypsométrie , ou indication des hauteurs du terrain sur les cartes gravéeiï. M. Jomard , après avoir tracé tous les avanta- ges que peut offrir une bonne carte , ajoute r « Que sera-ce quand chaque point sera marqué d'un nombre exprimant la hauteur absolue au- dessus du niveau de la mer? Or cette troisième coordonnée deviendra indispensable comme

* 1

4 50 COLb£CT^p^ GEOGRAPHIQUE

les deux auti?^ auxquelles on se borne actuel ment (la longitude et la latitude) ; addition qui ne peut manquer un jour, bientôt "peut-être,. d'être faite aux bonnes cartes géographiques y et qui leur donnera une bien. plus grande utilité que n'en ont ies^ cartes actuelles les meilleures» une importance nouvelle i^us tous lés rapports sociaux* * ' ' v.

L'hypsographie devieQt dans jb scâaice lob- jet d'une l^ajiche que M, Jomard tippelle la géog^ir(ipAie:pure, l'état d^i^ co(ntiben|;g soi^tîs du sein ide$ .eaux , sansautûnëi^a^ç da végétation Du^ieideaninfâlei Vienneat ensuite, l'une après» l'autre ^ da|is Bnensej[gnem$i};; philosophique delà géographie, les différejrtçs ccfmbinmsons qui^ en comp}élant sticcessîyaliettt le tableau sy^ptique de la natures tçl que iiOua 1 offre la Idéalité, portent dans cettç scî^ûce k^ méthode larplus claireet la plus rationnelle* , La base première , le point de dép&rt do <5ette inéthode est l'hypsographie. Ces ingénieux re- liofs, qfii l'ont en quelque sorte, créée, sont donc une chose trop intéressante pour que la première, invention n'en soit pas revendiquée comme un, titre nationid. Aussi le con^rvïUeur

A LA BIBLIOTHÈQUE. ^^^

fait voir leur première idée en France, en rap- prochant des reliefs allemands et anglais les re» liefs sous-marins exécutés, il y a quarante ans, par M. Lartigue, d après les données de la sonde, ainsi que les reliefs terrestres, qu'il a çgalen^ent construits le premier. Ces cartes en relief ne doivent pas ètee^ confondues avec les plans en relief; c est un art à part.

Lesreliefehypsographiques, exécutésd'après les opérations les plus sûres ^ auront encore l'avantage de servir à vérifier le plus pu moins d'exactitude des cartes gravées , et à montrer avec la dernière évidence le danger de celles qui se fabriquent presque clandestinement pour être vendues dans les ports^ et qui , par leura grossières négligences, ont causé la perte de bien des navires marchands*

Nous ne devons pas terminer cet aperçu des principales richesses de notre collection sans citer le plan de lédo, capitale du Japon, gravé et colorié sur les lieux. €e plan, fait pour l'u* sage portatif et journalier, et qui avait servi de la sorte à un missionnaire , est beaucoup mieux exécuté que les plans de Paris qui searvent au même usage; car nous ne le comparons pas au

loi COLLECTION ÔÉOGRAPllIQUÉ

grand plan de Paris, en cent soixante feuitlei^/ une des belles acquisitions du dépôt géogra-^ phique.

Tel est donc l'état déjà florissant de cettç collection publique , et telle est la précision des renseignements fournis par le conservateur, qu'il n est plus permis d'invoquer pénurie des ressources géogt'aphiques comme eitcuse à Findiflerence. La collection est formée d'un ancien fofnds et d'un nouveau. Le premier j con- sistant dans les cartes déjà à la Bibliothèque , et qui ont été transportées des autres départe- , ments dans celui-là, lors de sa création, se com- pose d'environ cinquante ou soixante miUe pièces. Le fonds nouveau s'accroît chaque jour de trois manières : par le dépôt légal de deux exemplaires de chaque publication ^^ par les ac- quisitions ou échanges, et par les dons gratuits. Le zélé coûservateur a déjà ainsi ajouté aux: richesseià qui lui ont été confiées , à son entrée en fonctions, plus de six mille pièces nouvelles, malgré l'exiguité de ses ressources pécuniaires, et malgré le peu d'exactitude que beaucoup d'éditeurs mettent à se conformer à l'obligation du dépôt légal. C'est une chose à laquelle il

A LA. BIBLIOTHÈQUE. 155

serait même urgent que les autorités tinssent la main.

Quant aux dons gratuits , aussitôt que la for- mation d'un établissement géographique œn- tral à Paris a été connue à l'étranger un grand nombre de dons y sont arrivés de Belgique, de Sardaigne , d'Amérique , mais surtout d'An* gleterre ; et en regrettant de ne pouvoir citer ici les principaux donateurs ^ il nous est du moins impossible de passer sous silence le ma- gnifique présent de l'amirauté de Londres , qui a offert l'inappréciable collection des cartes marines anglaises , en jgept à huit grands volu- mes atlantiques et d'auti*es formats ; celui du maréchal Beresford , grand-maître de l'artille- rie anglaise , à qui on doit la grande carte d'An^ gleterre , dite de Vartillerie ou d'ordonnance , en quatre-vingt-six feuilles du plus gi*and for- mat, chef-d'œuvre d'exécution; et celui de M. Williams Bald , ingénieur anglais ^ auteur de la grande carte du comté de Mayo, en Ir- lande , en vingtrcinq feuilles , dont il a fait don à notre dépôt géographique.

Voilà de ndE>les et libérales relations entre

/

154. COLLECTION GEOGRAPHIQUE

peuples qui ue connaissent plus qu'une rivalité de générosité , quand il s'agit des progrès de la civilisation. U n'est pas en effet de sdence plus propre que la géographie à rectifier et agrandir ces vues étroites qui^^en exagérant les avantages de la vie casanière , rendent ^inemi de toute excursion lointaine j de toute relation au-delà des mers. Vcms êtes bien chez vous , et vous vous y tenez , soit ; mais vous n'en de- vez pas moins désirer» d'après une vue géné- rale de philanthropie, les succès et la propaga- tion de cette science. Car , portée à un certain point , elle doit finir par ouvrir de nombreux et utiles débouchés à tant d'hommes qui n'ont pas lieu d'être, comme vous , ccmients de leur lot dans cette vie. Que de contrées fertiles, bien boisées y bien arrosées j fertilisées par le plus doux climat , offiriraient la riante perspective d'une colonie prospère à tant de malheureux émigrants , et fourniraient une réponse toute providentielle à ce problème d'une population sans cesse croissante ; problèn^e qui seipble si inquiétant pour l'avenir, et pour leqjiel on s'habitue trop aisément à ne vsoiaf que œs solu-

A LA BlBJLiOTHEQUE. 155

titiHS homicides db la guerre et des grands fléaux éptdémlques.

RappeloBS-oous seulement ces lieux délideux et ^itièrement déserts , décrits dasis quelques lettres de notre savant voyageur^ M. G. Texier, et cela, non pas à l'extrémité de l'autre hémi- lèphère , mais dans ce doux pays de T Asie-Mi- neure , non moins riche en souvenirs qu'en beautés natm*elles , sur les bords du lac de Ni- cée , dans la Bithynie , dans la Mysie , dans la Phrygie. Nous n'ignorons pas que le gou- vernement du Grand-Turc est peu engageant, et que les avanies d'un aga ou d'un cadi peu- vent diminuer singulièrement les agréments qu'offre en perspective le séjour de ces beaux lieux. Nous ne prétendons pas non plus dé- trôner le sultan pour peupler du surcroît de nos populations les contrées privilégiées de son riche empire ; il y a peut-être long-temps que cette idée germe dans les têtes de ses trop puis- sants voisins ; mais , nous le répétons , une science propre à faciliter les communications de tout genre entre les peuples les plus éloignés doit amener, par la suite des temps , une ré-

156 COLLECTION GEOGRAPHIQUE , ETC.

partition plus égale des populations surla terre, et devenir ainsi , pour Tespèce humaine , une nouvelle source de prospérité. Pourquoi douter de pareils progrès , quand nous avons Texpé- rîence de nos progrès sur le passé ?

RECHERCHES

SUR

LA TOPOGRAPHIE DE C ARTH AGE ,

PAm

M. DUREAU DE LA MALLE,

MEMBIE DE L^IHSTITVT.

I ^%^

C €haqu6 mur avait deux étages, et, cooime ils étaient creux en dedans et œuverts , le rez- de-chaussée servait d'écurie pour trois cents éléphants, et de magasin pour tout ce qui était destiné à leur nourriture. Le premier étage contenait quatre mille chevaux avec le fourrage et Forge suffisants pour les nourrir ; au-dessus étaient des casernes pour vingt-quatre mille soldats. > Telle est la description des remparts de Garthage par Âppien , qui , comme le prouve M. Dureau de la Malle , s'est servi de Polybe ,

158 TOPOGRAPHIE DE GARTHAGE.

rhistorien par exœllence pour la guerre pu- nique , à laquelle il assista pendant deux ans avec Scîpîon , son élève et son ami. Les citernes immenses destinées à contenir Teau nécessaire à la population renfermée dans de pareils murs existent encore à Malqâ , village situé' sur quel- que point de l'emplacement de l'antique Car- thage. M. Shaw, auteur d'importants travaux sur cette ville, représente leurs maçonneries comme si solides, qu'elles ne sont nullement endommagées , et le révérend père Caroni , sa- vant antiquaire qui a fait servir à l'archéolo- gie l'accident qui le fît tomber au pouvoir des corsaires et son esclavage à Tunis , au commen- cement de ce siècle , donne les dimensions de ces citernes , qui sont de plus de cent quarante pieds de longueur , de plus de cinquante de lar- geur , avec trente pieds de hauteur. Les murs sont flanqués de six tours aux angks et au mi- lieu. D'autres citernes , situées sur un point diflerent de la vaste ville punique , sont au nombre de vingt , placées sur deux rangs , lon- gues chacune de cent pieds et large de trente. Tout, dans cette fameuse république, avait des proportions colossales ; et c'est bien à la lutte

TOPOGRAPHIE DE CARTHAGE. 159

d^extermindtîon qu'elle soutînt contre les Ro- mains qu*on pourrait donner avec le pluB de justestse le nom de guerre des géants.

Cartilage était une de ces puissances en quel- que sorte factices par la disproportion des li- mites naturelles de leur métropole avec leurs développements excentriques. Rien, dansThis- toire moderne^ ne peut représenter exactement cette di^roportion. L'état de Venise , il est vrai , n'était aussi qu'une ville ; mais, quelle qu'ait été sa puissance , elle ne peut être com- parée à celle de l'antique Garthage, à laquelle on pourrait très^bien , sous ce dernier rapport , comparer l'Angleterre. Mais, si ce royaume présente une comparaison convenable par la grandeur de ses forces et de ses possessions éloignées, il offre une grande différence par les proportions de l'île métropole , centre assez imposant pour former , fût-il seul comme par le passé , un état qui , à la rigueur, saurait glo- rieusement se suffire » et faire survivre son in- dépendance nationale à la perte de son dévelop- pement exagéré.

Pour se faire une idée de la république de Carthage en employant des termes de compa-

160 TOPOGRAPHIE DE CA.RTHAGE.

raison modernes , il fendrait se représenter une ville puissante en ramifications lointaines , comme était Venise , mais donner à cette ville un aussi grand développement politique et com- mercial que celui de l'Angleterre. On conçoit alors que le sort d'un tel empire vînt à dé- pendre d'un siège , et , si le peuple assiégeant dispute à celui de la ville assiégée l'empire du monde , on conçoit encore que les destins du monde seront attachés à l'issue ce siège. Il est nécessaire de se placa^ à ce point de vue pour comprendre l'importance extraordinaire que l'histoire a toujours mise â la prise de Car- thage par les Romains , et pour pénéti*er la profonde politique de ce sénat qui avait reçu de ses devanciers et transmettait à ses successeurs le projet d'une domination universelle. On sait que tous les moyens lui furent bons pour vaincre dans cette guerre à mort ; il y employa même , suivant l'expression de M. Dureau de la Malle, une perfidie plus que punique» Voilà comment cette grande et austère figure de Scipion se trouve présider, en instrument soumis, aux mesures d'une politique à la fois inflexible , im- pitoyable et sacrilège t A plus forte raison , les

TOPOGRAPHIE DE GARTHA.GE. 161

travaux les plus étonnans , les efforts les plus surhumains devaient-ils être tentés par cet il- lustre capitaine, dont Gicéron dit qu'il était un de ces honunes rares, en qui une nature ad- mirable se trouve fécondée par tous les secours de réducation et des circonstances.

Âppien , encore cité comme reproduisant le récit de Polybe , dit que Scipion , voulant fer- mer aux assiégés la communication avec la mer, c fit jeter une digue qui s avançait , pres- qu'en droite ligne , vers Tembouchure du port peu distant du rivage. Cette jetée avait vingt- quatre pieds de large au sommet , et quatre- vingt-seize à la base. » Elle fut construite , dit M. Dureau de la Malle, comme celles des rades de Cherbourg et de Plymouth Font été depuis , en jetant à flot perdu d'énormes quartiers de roche qui , par leur cohésion et l'inclinaison de leur plan , pussent résister à Faction des flots. Scipion, continue Appien, disposait d'une nombreuse armée qu'il faisait travailler jour et nuit ; et les Carthaginois , qui d'abord avaient ri de ce projet gigantesque , aUaient se trouver entièrement. bloqués; car, ne pouvant

recevoir de vivres par terre , et la mer leur I. 11

162 TOPOGRAPHIE DE CARTHA6E.

étant fermée , la &im les eût contrmnts de ise rendre à discrétion. C'est alors qu'ils entrepri- rent d ouvrir une nouvelle issue Àams une autre partie de leur port qui regardait la pleine mer- Ils clioisirent ce point parce que la profon- deur de Teau et la violence des vagues qm s y Incisent rendaient impossible aux Romiâns de le fermer avec une digue* Hommes, femmes et enfants , tout y travailla jour et nuit , en com- miençant par la partie. intérieure, et avec tant de secret , que Scipicm ne put rien savoir des prisonniers qu'il &isait pendant cet intervalle, sinon qu on entendait un grand bruit dans les ports, maisqu^on en ignorait la cause et l'ob- jet. En même temps ils construisaient , avec d'anciens matériaux , des trirèmes et des quin- (fuérèmes avec une adresse et une activité sin- gulières. Enfin, lorsque tout fut prêt, les Carthaginois ,, au point du jour , ouvrirent la coiomunication avec la mer , et sortirait avec cinquante trirèmes et un grand nomln^e d'autres navires qu'ils avaient Êdmqués dans cet inter^. valle. »

On retrouve partout chez les Carthaginois qes grandes proportions : dani$ leur férocité

TOPOGRAPHIE DE CAaTHAGE. 165

coimme tkns leup eùnfnge ; dans kùr plus su- blimé dévouement comme ôslub leurs supersti- tions monstrueuses. La statue de Saturne , à Garthage , Mus dit Diodore , était d airain ; elle avait ks br^^s pendants ; les mains^^, dont la paume était en dessus , indiûant vers la terre , de manière à ce que Reniant qfii y était placé routait subitement' et tombait dans un goiillre plein de feu. Plutarque ajoute à peinture de cet horrible sacrifice, Ton inunolait à la fois deux cents et trois cents enfants des ptas nobles Ëimillés , que les mères y assistaient sans pleurer ni gémir. Si quelqu'une poussait un soupir ou versait une larme , elle était dés- honorée , et son fils n'en était pas moins im- molé. Devant la statue retentissait le bruit des flûtes et des tambours , pour qu'on ne plit en- tendre lés cris et les hurfeitients des victimes.

» Quînte-€urce affirme , continue M. Dureau de la Malle, que Carthage conserva jusqu'à sa destruction ce culte,- qui était, dit-il , plutôt un sacrilège^ qu'un sacrifice ; Silius , que le sacri- fice était annuel. »

Ces citations , prises dans les recherches qui viennent de paraître sur topographe de Car-

16& TOPOGRAPHIE CA.RTHAGE.

thage, indiquent la manière dont leur savant auteur a su rendre la vie et le mouvement à chacun des lieux qu'il décrit , en y replaçant la scène de ce qui s y était passé de plus remar- quable. Ce travail se distingue d'une manière toute particulière par la célébrité presque sans égale des lieux dont il détermine l'ensemble et les détails , et en même temps par la confusion des seules traces qui nous restent d'une aussi vaste cité ; car la nature a depuis long-tanps repris ses droits sur cette plage stérile , une combinaison politique avait assis la métropole d'un empire si fort. Tandis que de faibles villes de l'antiquité sont devenues ailleurs des cités aujourd'hui dans l'état le plus florissant , à peine quelques misérables cabanes couvrent-elles le sol de cette antique Carthage, qui , après avoir été la rivale de Rome, renaît sous Jules-César à une prospérité nouvelle, et prend bientôt un tel accroissement , qu'au quatrième siècle de notre ère elle était considérée comme la troisième ville de l'empire. Néanmoins tout ce qui reste de colossal dans les ruines actuelles , comme les citernes dont nous avons parlé en commen- çant , appartient à la Garthage punique.

TOPOGRAPHIE DE CARTHAGE. 165

La transibon de sa destruction à la splen- deur de la Garthage romaine nous a semblé le plus intéressant des points établis par cette

belle réédification archéologique , le monde savant verra sans doute un solide jalon fixé par une main ferme dans la critique de Thistoire. Contre lopinîon généralement répandue , lau- teur a prouvé avec la dernière évidence < que la colonie romaine établie sur les ruines de €arthage , vingtKjuatre ans après la prise de cette ville, dut trouver un grand nombre d'é- difices subsistants , les uns entiers , les autres endommagés par le feu , et qu'enfin , malgré l'arrêté des dix commissaires , l'armée Sd* pion , vu le peu de temps qu'elle y employa , ne put que démanteler Garthage, et non pas la détruire de fond en comble. >

Je me suis vu forcé , dit l'auteur ^ d'établir . une discussion précise des^ faits et des dates pour détruire, s'il est possible, mais ce dont je désespère , une vieille erreur de notre enfance, née du. fameux detenda Carthago, des décla- mations oratoires et des amplifications poéti- ques, qui, depuis Yelléius jusqu'à Sannazar et au Tasse , a fom'ûi de si belles pages à l'élo-

166 TOPOGRAPHIE DE CAATeAGE.

quence et à la poésie , et qui nous r^résaite l'emplacem^it de Carthage œmme use tsàbie rase les ruines même awient péri , etiam pe- riere ruiner, i^

Mais < comment , ajoute*t-il feientôt > puîsrje espérer de réussir à dissiper le nuage obsour qui enveloppe les ruines de Cartilage , lorsque l'iljustre auteiûr des Martyrs et VItméraire , lorsque le poe^emier écrivain politique du siècle , ayant reconnu^le^lieux, s 'appuyant sur istlditgue expérience d'un saTant qui aradt £ut , pour ailisi dire , de Carthage son domaine (le liaitenant- colonel du génie Hunihert), fortifiant la véra* cité de ses récits de tout le poids son élo- quence et de son imagination puisjs^yite , n a pu détruire une erreur palpable , mais qui , deqpuis deux mille ans , avait pris de pwrfÎMïdes racines dans la crédulité de l'esprit hmnaîû? »

Chose en effet ti*ès -remàrqtfâble : Iwsque tant de savants en différents' genres otït commis des erreurs très*^avos au sujet de Témplace- ^ ment de Carthage , M. de ChâtèaulMriand, avec ce sentiment de rectitude d'tm génie supérieur^ n'a émis sur cette haute quefetion archéologique aucune assertion que ne soient venues conftp*

T4XraGRAP91IB DB GARTHAGE. 1^7

mer plemement ces laborieuses et patientes in- yeslîgations.

Ainsi M. Dureau k Malle était éclairé sur plusieurs points de cette difficile étude par la viye liumère qae sait répandre sur tous les objets. leflan^iBan du irénîe. A cela se joisnaient

ittgésôéors ou archéologues très*eKacts , tels que le R. Garoni ^ le liefitenant-cokmel Hum* bert, «t surtout M^ Falbe , capitaine de vaîs^ seau et consal-f[^éral de Daneuiarck à Tunis, à qui sq»partieBt Ffaonneur d'avoir étaUii la vé- ritaUe position de Carthage* Avant lui , elle était indiquée d'une manière tout^4ait erronée, d'aporès Fauftwité de M. Sbaw et une dîss^t^- tioh du docteur Es trup , très4iabiles gens pom*^ tant , mais doat Terreur prouve combien sont épineuses les questions archéologiques. On en Toit un exemple curieux par la comparaison que r^^utewr de ces recherches a permis d'éta** faKr y en réunissant sur une même feuille , dans iHie.des cartes qui accompagnent œ vdume , cinq plyns de Garthage , dont pas un ne resi- semUeiàlautro* Bureau de la Malle rend à plusieurs re*

168 TOPOGRAPHIE DE CARTHAGI^.

prises ^ à M. Falbe , l'hommage le plus expikite, avec cette délicatesse de justice distributive que la véritable critique met à bien &ire la part des autres avant de faire la sienne. Mais M. Falbe n était point entré dans la discussion archéolo- gique des différents points. C'est que les té- moignages épars dans toute la littérature de l'antiquité devaient iaire retrouver le système de fortification , les temples -, les monuments, les places , les principales rues , et jusqu'aux prin- cipales maisons de la Garthage punique et de la Carthage romaine. Voilà ce qu'a exécuté le sa- vant académicien avec une érudition qui rend cette étude un modèle du genre. On peut dire qu'il a épuisé tous les textes grecs et latins au sujet de Garthage ; et ce désir de la perfection dont il a mis l'empreinte dans son travail a été jusqu'à nous prier de consigner ici , en manière d'addenda , le seul témoignage peut-être qui lui soit échappé , et que nous lui avions signalé , après l'avoir découvwt trop tard pour qu'il pût en faire iMX)fiter sa dissertation. G 'est un pas- sage de la Cité de Dieu , saint Augustin , après avoir décrit plusieurs êtres monstrueux, ajoute : « On voit encore d!autres espèces

TOPOGRAPHIE DE CARTHAGE. 169

) dliommes ou de quasi-hommes {liomtmm

> vel qtmsi'liominum ) , qui , d'après les témoi-

> guages consignés dans les livres , ou conser-

> yés dans de curieuses traditions , ont été re- » présentés dans un tableau en mosaïque , qui » est sur la place Maritime à Garthage. >

Ce nouvel ouvrage de M. Dureau de la Malle est digne en tout point d'un nom si justement estimé dans les travaux d'histoire , et du nom respectable et illustre de M. Silvestre de Sacy, à qui il est dédié. Désormais il ne sera plus permis à un critique de quelque gravité d'abor- der aucun point de l'histoire punique sans avoir consulté ce livre , qui ne peut manquer d'être bientôt traduit et fort goûté en Allemagne et en Italie.

VOYAGE EN ASIE-MINEURE,

EN SYEIE , EN PALESTINE CT EN AHABIE PÉTEÉE ^.

PAR

* M. CAMILLE CALMER.

lift Bibliothèque du Roi possède aujourd'hui l'empiiemte d'un J^as-^relief fort cuiieiix par sa haute antiquité. On le doit à lord Prado, qm la fait mouler sur les lieux. Ce monument avait été décrit, au commencement de Tannée 1855, dans une note communiquée à TAcadémie des Inscriptions et Belles-Lettres, par M. Camille Callier, capitaine d etat-major, qui a le mérite d'avoir appelé l'attention du monde savant sur cette sculpture singulière. Elle est placée à trois heures de Beyrout, l'ancienne Béryte, en Phé- nicie , sur un petit cap au pied duquel coule

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VOYAGE M, CALLI£R. 171

Taûc^ Lycu$, que les Arabes ont noimiié Nah*-él-Kélb (fleuve du chie»). L'idée qiïe sùg-^ gère à M. Gallier le rïipprachem^t de ces deux noms est ingénieuse : îl suppose qu'iji pirovient de quelque statue colossale , ^vée par lesan- qiens Grecs et représentant un loup {ly^cos)^ que les Arabes auraient pris pour un dbdea.

Sur la face des rochers qui ont été taiUés d'abcvrd pour établir l'ancienne route , dit M. Gallier, on remarque encwe aujourd'hui di- vcsrs tableaux sculptés sur la pierre » et qui con- servent le souvenir de la conquête de ce pays par Sésostris et par les rois de Perse. Des em- plac^nents aplanis avec soin portent encore r^emf^iieinte de ce^ témoignais historiques; mm h temps en a singulièreoient affîubU )es traits* On peut , sans consulter les dates res- pectives des inyasiofiLS de Sé^stris et des rois de Perse» et par l'iAspçction seule des tableaux, assigner utie plus haute antiquité à celle du conquérant égypti^i. Ges monuments vont par couple ; et l'on observe que ceux qui ont rap- port à la conquête i^ptienne oçcupeni toujours la place la mieux choisie , tandis;que les cadres qui sont rektiis à l'invasion des Perses sont

172 VOYAGE DE M. GALLIER.

souvent incomplets , parce que la pierre a man- qué. Il est d mlleurs bien évident que 1 action du temps s'est lait beaucoup plus sentir sur les premiers que sur les seconds.

> n y a trois couples de taUeaux , à certaine distance Tun de l'autre, et plusieurs autres sont isolés. Dans ceux des Perses , un même perscmnage est représenté avec le même (X)&- tume et dans la même position. Ce personnage, c[ui est sans doute un roi de Perse , peut-être Gambyse, est debout et de profil. La main gau- che, tombant sur le corps, semble tenir une ba- guette ; la droite est relevée , et semble suppor- ter un oiseau, au-dessus duquel sont divers objets. Dans le nombre on croit reconnaître un soleil ailé , attribut religieux des anciens Pei^ ses. Une inscription en caractères cunéiformes recouvre la suriace du cadre , à partir de la ceinture du personnage , en passant sur le re- lief, sans s'interrompre. Malheureusement ces caractères sont , en partie , ei&cés , surtout ceux du côté droit. Les tableaux égyptiens représenr tent des sujets divers , taillés en creux. Dans l'un , le roi châtie des coupables ; dans un autre, il ofire des prisonniers au dieu Ammon. Les

VOYAGE DE M. CALLIER. 173

autres sculptures sont presque entièrement effîicées. Je dois faire remarquer que , dans les angles des cadres , on trouve la trace de gonds, -qui supportaient sans doute des portes desti- nées à préserver les sculptures de 1 action des- tructive du climat; car il ne possède pas, comme celui de FÉgypte , la précieuse faculté de con- server. On reconnaît à ce soin le caractère des Égyptiens , travaillant toujours pour l'avenir. Les iaibles restes des écritures hiéroglyphiques, qui accompagnent ces dessins , sont presque inviolés aujourd'hui. Cependant M. Bonomi, voyageur anglais, qui a copié en Egypte un grand nombre de ces écritures pour le célèbre GhampoUion, y a reconnu le cartouche du grand Rhamsès (Sésostris). >

Chargé avec feu M. Stamaty d'explorer toute la partie de l'Asie que nous avons indiquée , M. Callier et son compagnon allèrent d'abord de Smyrne , ils débarquèrent , à Constanti- nople, par la Mysie et la partie occidentale la Bithynie. Ensuite, en revenant de Constantino- ple à Smyrne, ils parcoururent la partie orien- tale de la Bithynie et de la Phrygie Ëpictète. Ainsi , à leur retour à Smyrne , leurs recher-

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17& VOYAGE DE M. GALLIER.

cbes s'étaient étendues dans les contrées com- prises entre les rives de la Propontîde, de la mer Egée , du Thymbris et de l'Hermus.

Des pluies interminables les relmFent long^ temps à Smyme , ils forent obligés d atten*- dre que les routes et le passage des rivières fin* sent devenus praticables. Us en partirent enfin pour parcourir la Lydie, PhrygieCatacécauf- mèno et la Galatie. Quoique en assez grosse compagnie , ils se trouvèrent exposés à beau- coup d^ périls quand ils approdièrent des li<- mites de TAsie-Mineure du côté de rAnhénie. « n est impossible , dit M. Callier , de donner une idée exacte des obstacles et desdsmgers que nous avons rencontrés au moment du nous nous sommes engagés au milieu de ces tribus nonna* des de Kurdes et de Turkmens , qui errent dans des pays entièrement abandonnés à leur brigan* d^e. Nous n'avons écouté, dan& toutes les cir- constances de cette nature , que le désir de rem<^ plir avec distinction une tache aussi difficile. Un de nos domestiques , tombé entre les mains des Kurdes , a été la victime de cette périlleuse expédition. »

Aux dangers cpie M. Gallier avait renccwitrés

I I

VOYAGE DE M. CÀLLIBUw 175

dans ces limités l'Asie^Mineure, menait en^ core se joindre k' peste. Dès Gésaoroe, il avait été aÉteint d'une mabdîe qui en prés^Qtait tou- lesles» a{^aren£es; Aussitût qu^il put monter à cfaeral, ils sediti^rentversl'Ëuphrate. « C'est ayec toutes.les pekiès imaginables , dît-il ; qu'a- près avoir été abandomiés de notre eseorte, nous» SMnmes néanmcÀis par^mius à gagner le point les deux j^rands bras du âeuve vien-' neixt se 'réunir; Nousnicrus trouvicms alors plus embarraissés que jamais r lésKlirdes, qui Êûsaient la guerre au pacha de KébanrMadèn , rava- geaient tout le pays , et la peste exa*çait ses hor- reurs dans tous les* villages qui s'étendaient jus- qu'à Diarbékur. Nous étions c(Mnm& prisonniers dans Kéban« Un Kurde , du parti du pacha , consentit, malgré tant d'obstacles, à nous servir de guide; et, sans autre garantie que sa pafiate, nous nous hasardâmes au milieu d'un pays dé- vasté par la guerre et par une horrible coid^tagion. Getteexpéditionétak sîdaiigereiËse, qu'aucun de nos geais ne voulut coiîsaitir à nou^ suivre. >' Nos voy:i^urs parvinrent cependant , au mi*» lieu de tous ces pénis > à filmer dan^ la chaîne du TannB un pbint très-important , celuroù l'Eu-

176 VOYAGE DE M. GALLIER.

phrate reçoit rancien Ârsanias , dont les gé(^[ra- plies modernes ne font pas mention.

A Alep, un bien grand malheur attendait M. Callier. t C'est là, dit-il , que la Providence, à qui nous devions attribuer le bonheur avec lequel nous avions échappé à d'horribles em- barras , laissa s'accomplir les sinistres prédic- tions qui nous avaient été si souvent répétées ; c'est que mon malheureux compagnon de voyage devait mourir, victime de son zèle et de son dévouement. Déjà nous avions eu à déplo- rer la mort de quatre personnes de notre suite. L'afireuse perte que je venais de feiire m'enle- vait mon meilleur ami , et laissait retomber sur moi seul tout le Êirdeau d'une mission qui de- vait encore être la source de nouveaux chagrins. J'acceptai celte tâche, et je me proposai d'abord de remplir une importante lacune. Je quittai Âlep pour visiter les parties inconnues de la Syrie supérieure , de la Gilicie Gampestris et de la Cappadoce. J'ai joint à l'étude géographique de ces contrées des recherches historiques dont la solution sera sans doute de quelque intérêt. Je suis parvenu à fixer l'emplacement des Pyles Syriennes et Giliciennes, et le lieu de la Êuneuse

VOYAGE DE M. GALLlBRw 177

bataille d'Issus , infructueusement cherché jus- qu'à ce jour* Ces diff^entes études ont encore eu pour résultat de retrouver le Garsus et le Pi- narus. >

Ici nous entrerons dans des détails un peu plus circonstanciés sur cette partie des obser* vations de M. Callier. Cet officier, après avoir présenté une esquisse rapide de tout son voyage à la Société de Géographie , fut prié de &ire connaître à cette compagnie, d'une manière détaillée , quelque point de son voyage; et c'est à la lecture qu'il fit pour satisÊdre ce désir que nous empruntons ce qui suit , en attendant que M. Callier fasse jouir le public d'une relation complète de son voyage en Orient, ce qui pa* raît encore éloigné : car ce voyageur semble un peu découragé en comparant l'espèce d'indiffé- rence que trouvent chez nous , à leur retour^ des hommes qui ont couru tant de dangers pour la science, et lés honneurs, les encouragements de tout genre qui les attendent en Angleterre. Toute£»is le découragement de M. Callier au- rait le grave inconvénient que , plus il tarderait à mettre en œuvre ses matériaux , mmns ses

scmvenirs lui seraient présents , et plus il aurait I. 12

178 VOYAGE DE M. GALLIBR.

de peine à colorer son style de cesteintes n^ qui ne sauraient être employées trop tôt, pour ne rien perdre de leur éclat. Plusieurs traits de cette seconde lecture à la Société de Géographie ont incontestablement ce mmte. Entre autres exemples , qifô je pourrais citer, on trouvera toute lafraicheur de récents souvenirs dans cette description :

J'arrivai à Kaysar par un beau jotHr du mois de décembre. Tout le sol était couvert de neige, et Ton apercevsdt le disque du soleil à travers un voile de brumes épaisses qui se colorait de pourpre et d or. Les tours , les coupoles et les minarets de Kaysar brillaient d'une lumière douce et sans édat : tous les objets étai^it pion-* gés dans une atmosphère de vapeurs qui don<» naient à leurs contours une incertitude gra* dense. C'était pour moi un spectade nouveau de voir un pays d'Orient tout couvert des fri- mas du Nord , mais caractérisé par les effets d'une lumière qui lui est propre. J avais déjà vu le mont Argée est la plaine de Kaysar au mîr lieu de l'été , mais ce tableau m'avait paru sans couleur ; toutes les collines étaient brûlées , et les yeux, fatigués pai* la chaleur et la lumi^e ,

VOYAGE DE M. CALLIER. 179

ne pouvaient s'arrêter nulle part. Le même ta- bleau , éckiré par un soleil d'hiver , se présen- tait sous un aspect qui me semblait avoir bien plus de charmes. >

Notre voyageur a rectifié l'indication que d'Ânville avait donnée des Pyles Giliciennes , supposant que ce défilé &meux était formé par le passage du Sarus à travers la chaîne Tauri^ que. M. Callier a vu , au contraire , ce fleuve couler en dehors, du côté de l'Orient ; il ne coule qu'un Êûble ruisseau entre les portes Ci* lidennes* C'est dans l'espace compris entre ce défilé et le port d'Alexandrette ou Scandéeroun qu'un examen topographique attentif a lait re- connaître à* M. Galh^ tout ce que l'histoire rapporte du champ de bataille d'Issus , oii Da- rius engagea si imprudemment son immense armée , dont la plus grande partie ne put agir et se dévdopper. Aussi Alexandre ne revenait pas d'une telle Ëiute , qui , tournant tout à son avant£^ » lui parut une marque signalée de la £iveur des dieux.

Galli^ a rapproché très-judicieusemait de ce fiiit de Thistoire ancienne une tradition turque : t On raconte , dit-il , qu'un visir qui

180 VOYAGE DE M. C ALLIER.

allait prendre possession d'un pachalik de Sy« rie , s'étant présenté à ce passage , nn fou , qui se trouvait sur la hauteur , le pria d'ordonner à sa musique déjouer quelques airs pour le faire danser. Le visir se refusa d'abord à cette sin- gulière demande ; mais , le fou l'ayant menacé de défendre l'entrée du passage en Êdsant rou- ler des pierres sur lui et sur sa suite , le pacha fut obligé de donner satisfaction à ce bm^esque et redoutable ennemi. On ajoute que , depuis ce temps , tous les pachas qui traversent ce pas- sage font jouer leurs musiciens en mémoire de ce bizarre événement. »

Une autre tradition , que le voyageur^ rap- porte aussi avec quelque défiance , nous paraît moins vraisemblable , quoique plus sérieuse ; car elle ne s'accorde pas avec 1 esprit tolérant et peu curieux des Turcs. C'est au sujet des tri- bus appelées Ansariès , qui entourent de beau- coup de mystère leurs dogmes religieux, c On raconte dans le pays , dit M. Callier , les moyens que les pachas de Lataquie ont quelquefois em- ployés pour leur arracher des aveux sur leurs croyances mystérieuses. Si l'on ajoute foi à ces récits , on aurait essayé tous les raflfibements de

voVage de m. câllier. 18 i

la cruauté sans jamais rien- pouvoir obtenir. » Une comparaison curieuse est celle de l'état actuel de Kaysar avec la description que donne Strabon du t^ritoire de cette ville , appelée alors Mazaca. Rien n'est plus commun, ^i Orient surtout , que de voir la stérilité, la sé- cheresse régner- seules aujourd'hui sur un sol célébré jadis pour sa fraîcheur et sa fertilité. C'est tout le contraire à Kaysar , piiisqu'on y trouve aujourd'hui des fontaines et des bains , tandis que Strabon critiquait le choix de cette situation , parce qu'on y manquait d'eau. Bien des villes désireraient un pareil changement : Versailles, entre autres, se consolerait à ce prix de la perte de son ancienne splendeur. Enfin une fertilité remarquable a remplacé ces terrains stériles et impropres à la culture dont parlait aussi le géographe ancien. M. Gallier explique ce dernier changement par la forma- tion d'une couche de terre v^étale.

M. Callier a exploré la partie supérieure du bassin de la mer de Cilicie , partie que les voya- geurs n'avaient pas encore abordée. Il y a fait, comme dans le Taurus et l'Anti-Tam^us , d'im- portantes vérifications. Mais son excursion en

182 VOYAGE DE M. CALUER.

Syrie fut retardée par l'expédition que venait d'y envoyer le pacha d'Egypte. D en attendit la fin dans l'île de Chypre , c de nouveaux